Big Sister ou la fin des mâles

Publié le par Mutagènes

gerard-butler-300-3.jpgDes généticiens japonais ont donné naissance à une souris sans père tandis que leur collègue anglais prédit la disparition inéluctable du mâle Homo sapiens. Les labos inventent aujourd'hui le matriarcat de demain : et si le féminisme était un biologisme ?

 

 

La plus célèbre des brebis s'appelle Dolly, née d'un clonage de cellule adulte en 1996. La plus célèbre des souris se nomme désormais Kaguya. Sa naissance a été annoncée au monde le 22 avril 2004 par ses concepteurs, l'équipe japonaise du Dr Tomohiro Kono, du département bioscientifique de l'Université d'Agriculture de Tokyo.

 

 

Pourquoi Kaguya est-elle devenue une star planétaire à la suite d'une courte publication scientifique relativement inaccessible au grand public? Car cette souris est le premier mammifère né sans père. Elle a deux mères. La parthénogenèse, jusqu'alors réservée pour l'essentiel à des invertébrés, crustacés et insectes, est devenue un mode de reproduction possible pour les mammifères. Dont l'homme, bien sûr. Ainsi, l'éventail procréatif très limité de l'évolution s'est radicalement élargi en l'espace de huit ans : outre la reproduction sexuée classique, Homo sapiens s'est donné pour horizon le clonage et la parthénogenèse.

 

Bien sûr, ce n'est pas tout à fait pour demain. Cette biotech procréative d'un genre nouveau a en effet grandement besoin d'être étudiée et améliorée. L'équipe japonaise a utilisé 457 embryons pour obtenir 24 gestations. 28 souriceaux en sont nés, 8 étaient vivants et 2 seulement se sont développés sans pathologie. Kaguya, la survivante, qui a déjà donné naissance à une descendance " normale ". Et une petite sœur, sacrifiée peu après sa naissance pour les besoins de la science, en vue d'une autopsie détaillée. Pour obtenir un embryon, il faut habituellement un ovocyte femelle et un spermatozoïde mâle. Ce dernier permet d'exprimer ou d'inhiber certains gènes et de lancer ainsi la croissance de l'œuf fécondé. Les biologistes japonais ont remplacé le spermatozoïde par un second ovocyte immature et transformé, capable notamment d'exprimer la protéine de croissance IGF-2. Malgré le choix lexical de Tomohiro Kono, cette naissance n'est pas tout à fait une parthénogenèse, qui implique un seul ovocyte femelle capable de se multiplier : il s'agit plutôt une forme inédite d'homoparentalité. L'empreinte paternelle, comme on l'appelle en termes techniques, était jusqu'à présent nécessaire pour réveiller l'œuf et lancer les signaux biochimiques de la genèse embryonnaire : elle ne l'est plus. Mise en évidence chez les pucerons par Charles Bonnet au XVIIIe siècle, la parthénogenèse (littéralement naissance virginale) fascine les chercheurs depuis longtemps. Ils sont parvenus à former des oursins (Loeb, 1899) et des grenouilles (Bataillon, 1910). L'inventeur de la pilule, Gregory Pincus, dit avoir fabriqué des lapines en 1939, mais son expérience ne pourra jamais être reproduite. C'est désormais chose faite, le protocole utilisé par Tomohiro Kono étant parfaitement décrit et reproductible. A court terme, la maîtrise de la parthénogenèse mammifère devrait servir le traitement de l'infertilité et l'élevage intensif. A long terme, les enjeux sont plus vertigineux…

 

Car le point commun du clonage et de la parthénogenèse, c'est la disparition du père. A échéance, le mâle ne sera plus indispensable pour la reproduction des espèces. La femelle se suffit à elle-même pour porter sa semblable, que celle-ci soit issue d'une cellule adulte reprogrammée (clonage) ou de deux cellules embryonnaires fusionnées (parthénogenèse).

 

 

Perspetive utopique ? Ce n'est pas l'avis de Brian Sykes, chercheur à l'Université d'Oxford dont le dernier essai vient d'être traduit en français. Son titre est explicite : La malédiction d'Adam, un futur sans hommes. Le généticien anglais ne raisonne pas sur la même durée que les biologistes japonais. Mais la perspective n'est pas plus rassurante pour le mâle.

 

Le raisonnement de Sykes est simple, et a déjà été formulé par d'autres scientifiques. Contrairement à tous les autres chromosomes, le Y masculin existe en un seul exemplaire. Il ne profite pas donc d'une recombinaison génétique à chaque génération. Conséquence : le Y est atrophié et dégénéré. A ce jour, on y a trouvé que 78 gènes (sur les 35.000 de notre génome). Les mutations délétères n'étant pas compensées par un autre Y, elles s'accumulent. Plus inquiétant : un nombre important de recherches ont mis en évidence une chute de la production de spermatozoïdes par éjaculat. Selon les régions du globe, cette baisse atteint jusqu'à 30, voire 50 % depuis les années 1930. La cause principale en est certainement les perturbateurs endocriniens d'origine industrielle qui circulent dans notre environnement (pollution, cosmétiques, agro-alimentaire…). Mais cette régression rapide témoigne de la vulnérabilité des mâles. Du point de vue génétique, le sexe faible n'est pas celui que l'on croit.

 

 

Selon les calculs de Brian Sykes, il faudra attendre 5000 générations ou 125000 ans pour que la sélection sexuelle disparaisse de la reproduction humaine, et les mâles avec. Mais cette estimation ne tient pas compte des progrès technologiques de l'espèce humaine. La souris Kaguya, elle, trotte déjà dans sa cage. Elle a fait le deuil de la paternité. Et ne s'en porte pas plus mal…

 

 

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A lire

 

Bryan Sykes, La malédiction d'Adam. Un futur sans hommes, Albin Michel, 2004, 416 pages.

 

 

Du futur vers le passé

 

Bryan Sykes ne lit pas seulement le futur dans les gènes, mais aussi le passé. Ce chercheur est en effet connu pour avoir reconstruit l'arbre généalogique des Européens en étudiant les transformations progressives de leur génome mitochondrial (transmis seulement par les mères) et de leur chromosome Y (transmis seulement par les pères). Pour 200 euros, sa société analyse votre génotype et vous révèle tout sur vos origines. Un cadeau original pour la fête… des derniers pères !

 

www.oxfordancestors.com

 

 

 

 

 

Publié dans Chronic'art

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