Lisez "Petit et Méchant" de Blaise Gauquelin

Publié le par Peggy Sastre

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Il y a des livres qui, tout matérialiste et cynique que l’on puisse être, vous donnent l’impression de vous être destinés. Qu’il y avait du destin à ce qu’on les lise, qu’ils vous attendaient, qu’ils vous cherchaient, et qu’ils auraient tout fait pour vous trouver, et qu’on les referme l’œil mouillé, le cœur battant et les poumons élargis, comme si cela faisait 160 ans que l’on attendait debout, face à la mer sur le rocher du Grand Bé, à se dire que la vie est finalement bien faite. Petit et Méchant, premier roman de Blaise Gauquelin, et premier roman de « rentrée littéraire » de la jeune et prometteuse maison d’édition l’Altiplano, est de ceux-là. Il fait partie de cette race particulière d’ouvrages qu’on n’avait pas de raison particulière d’ouvrir, qu’on n’avait pas d’urgence à ouvrir, qu’on n’aurait pas eu l’idée d’ouvrir si des forces secrètes ne s’étaient pas liguées contre vous pour vous forcer à vous plonger dedans.

La force secrète prend la forme ici d’un service de presse que d’aucuns qualifieront d’insupportable et qui vous envoie tous les trois jours des mails pour savoir où, quand et comment et si oui ou non vous allez finir par donner votre avis sur ce livre, parce qu’ils ont tout misé dessus et leur slip et leur mère, et qu’ils vendraient leur sang pour que ce « roman de rentrée littéraire » sorte du coin de la pile des « 727 romans de la rentrée littéraire » où personne ne les a forcés à aller se noyer. Que de toutes les façons, ces « 727 romans de la rentrée littéraire », c’est juste un mantra qu’en bons journalistes blasés et fatigués et surchargés, on récite comme d’autres font cinq prières par jour, pour se dire que la rentrée littéraire en France c’est vraiment absurde, qu’on fait des « ah ah tous des cons » parce qu’on ne lira au maximum que le dixième, parce que trop c’est trop de sous-merdes dont on ne va pas parler tout en en parlant, parce qu’on les a reçues gratos et parce qu’il y a scandale ou polémique, ou juste parce que tout le monde en parle et qu’on fond ça rassure d’avoir les mêmes sujets de conversation que tout le monde sur la littérature et l’art et la passion qui foutent le camp au profit des maisons d’éditions vendeuses de temps de cerveau disponible et que personne ne lit plus donc qu’on n’est pas dans la merde…

Après les dix millions de mails de relance, le journaliste reçoit un jour celui qui fait tilt « Petit et Méchant vous a-t-il choqué ? » et saute à pieds joints et joyeux dans la flaque du concept marketing. Car un journaliste, surtout s’il est cool et branché, bah ça n’a peur de rien, pour le choquer il faut se lever de bonne heure (c’est la blasitude), qu’il marche au scandale et aux offuscations bien senties et donc qu’un livre qui choque ça l’intéresse, ça nourrit sa niche écologique et ça lui permet de balayer d’un revers de manche le scandale autonettoyant d’un « ah ah tous des cons à faire du scandale », car dans la nuée des artistes sans œuvre il est toujours bon d’assurer sa valeur ajoutée.

Le journaliste va donc voir les critiques offusquées, toutes plus connes les unes que les autres [Palme d’or à : « les premières pages ont presque failli me faire tourner de l'oeil. Ça a très mal commencé pour moi, surtout lorsque ça s'apparente à de la pornographie et que j'ai perdu le livre quelques heures dans une maison peuplée d'enfants! J'en ai eu des sueurs froides en pleine semaine de mariage! » ici] et l’intérêt pour le livre grandit, l’impression qu’en bien ou quand mal, personne n’a encore tiré la substantifique quintessence de Petit et méchant, qu’il faut que le journaliste assure aussi sa valeur ajoutée, bref, qu’il mette son beau petit nez dedans.

Et là, paf.

On passera sur le premier chapitre, si choquant et odieux et vicelard, qu’on en a encore l’estomac tout retourné et l’âme en berne, que merde, les enfants peuvent regarder et que c’est intolérable de laisser passer cela…Premier chapitre donc, pour faire des résumés journalistiques et des références qui fleurent bon la culture de classe, en savoureux mélange de Sade et Malaparte, de Jelinek ou de Pasolini, où le héros-anti-héros est invité à une partouze lèche-cul et bouffe merde d’un beau monde Otto Dix, George Grosz et Max Beckmann, où l’on rit des détails que l’on connaît trop bien sur « la haute » et ses personnages interchangeables : « le dandy nous salue et c’est à Chopin que l’on demande alors de compléter la médiocrité mégalomane des lieux (…) L’extrait est d’ailleurs court, le maître de maison remercie le malheureux pianiste et nous invite à passer à table. L’assemblée applaudit. J’ai désormais très faim. Envie d’un boudin noir épais ». Premier chapitre donc, savamment qualifié d’examen de passage pour ceux qui désirent aller plus loin et qui ne sont pas du genre à se lever au milieu des films pour partir, l’écharpe en affront et la moralité contente.

Balthazar est roux et petit, petit et méchant pas vraiment, plutôt l’archétype du mec qui passe sans trop se poser de questions, et en ayant raison, au fond. Une taupe qui creuse et qui avance, même à l’aveuglette dans le monde de l’ « audiovisuel » où les castes féodales ont été remplacées par d’autres castes postmodernes et où si beaucoup de gens s’offusquent (ou pas), personne ne cherche à comprendre vraiment les tenants et les aboutissants des structures intimes de la fourmilière. Bref, le anti-héros, là-dessus rien de neuf sous le soleil de la littérature (mais la littérature n’est-elle pas au fond que le remaniement de schémas toujours identiques depuis Homère – et même avant ?.., se demanderait le spécialiste et ses poussières) d’un monde et cynique et superficiel et obsédé sexuel (là, on aimerait bien le croire) et dont la fonction est, métaphoriquement et réellement, de lécher des culs. Jusqu’au jour où il décide de tuer son patron en lui faisant avaler un café à la mort aux rats, de fuir en Autriche, de s’installer chez un « trouple » de libertins intellectuels engagés à craindre l’arrivée au pouvoir d’un roquet populiste et démagogue, d’essayer de fuir avec ses dissidents amants, de se faire arrêter, de passer sept ans en prison, de retrouver un pays dystopique, de se marier, de se reproduire, de gravir petit à petit l’échelle du pouvoir, pour terminer comme il avait commencé et devenir ce qu’il était : l’enculeur enculé (et la boucle est bouclée).

Le fait est que tout cela, dit comme cela, avec la mentalité du journaliste qui a tout-vu-tout-entendu, ça peut très vite tourner au revers de manche et au « what’s new sous le soleil de la blasitude ? ». Evidemment, on ne le dira jamais assez, un livre, ce n’est pas un pitch, et on a remis les choses dans l’ordre car dans le livre elles sont souvent dans le « désordre », et il y a un « style » et il y a des sentiments à la lecture aussi fugaces qu’infimes qu’on pourrait en tartiner des kilomètres à s’évertuer à faire passer ce qu’on a ressenti sans jamais y arriver, des éclats de rire par exemple : « Mission est célèbre. Cela fait des années que ses mocassins à glands traînent sous la climatisation des plateaux ? Il est assez beau. Ses cheveux sont bouclés et bruns, habilement négligés, et ses yeux bleus sont ceux d’un chien battu. Il est grand et bien construit. Mais il est bête. Du genre à se meubler chez Roche Bobois et à tenter désespérément de savoir qui l’a, en absence, appelé sur son cellulaire. »

S’il n’y avait qu’un compliment à faire à Blaise Gauquelin, ce serait qu’il a terriblement bien choisi et traité son sujet. Au fond, les romans, ou les films, ou toutes les œuvres de fiction qui nous annoncent le retour de la dictature, souvent dans ses formes les plus caricaturales, cela paraît toujours peu ou prou super con. Les gaûchistes maladifs qui se pâment en vélib’ à faire les Cassandre parce que le fascisme est à notre porte et qu’il faut faire très attention car tout fout le camp, cela fait souvent doucement rigoler, de la même manière que Balthazar rigole devant son hôte affolé de la tournure que prennent les choses, trop dramatique pour être vrai. Mais la machine s’emballe, sans qu’on comprenne vraiment pourquoi et comment on en est arrivé là : l’étouffement, l’angoisse, même dissous dans le menfoutisme du héros sont bien là. Pour compléter le tableau de la critique philistine, on se prendrait même à dire que tout est crédible, parce qu’on connaît Vienne et l’Autriche, et qu’on sait que s’il n’y a qu’un seul pays au monde où de tels événements, grotesques partout ailleurs, pourraient se produire, c’est bien dans la patrie des Mozart en pâte d’amande. Un pays qui, de la même manière qu’il est incapable de détruire les Flakturm, ces bunkers en l’air pour Nazis en déroute, n’en est toujours pas revenu du sentiment d’avoir été humilié par l’histoire hier, et l’Europe aujourd’hui. Le pays aux deux journaux, aux trois chaînes de télé, un pays où seuls les touristes en mal de nostalgie du café Hawelka pensent encore qu’il fut un pays propice aux avants-gardes et où Sissi n’était pas autre chose qu’une anorexique hystérique, un pays où « on n’aime pas trop les artistes quand ils bougent encore. On les préfère lorsqu’ils ne peuvent plus se défendre et qu’on est libre d’en faire ce qu’on veut. Les mettre sur des chocolats pour faire vendre par exemple », un pays qui, avec son parlement néo-grec, ne peut pas tout à fait en être un, un pays dans lequel les excentrés immeubles de l’ONU sont faits pour devenir des camps de transit pour dissidents remuants, bref, un pays « petit et méchant ».


(Et le journaliste d’inonder de millions de mails insupportables tout son carnet d’adresse et même plus et d’espérer, selon la vénérable technique du rouleau-compresseur-entonnoir qu’en inondant, inondant, il en restera toujours quelque chose, et que quelqu’un d’autre, dans la galaxie journalistique ou ailleurs, prendra autant de plaisir à lire ce livre qu’en a pris le serviteur des arts et lettres ayant écrit ces lignes boursouflées. Puis, qu’évidemment, Blaise Gauquelin écrira un deuxième roman.)
 

Publié dans Critiques

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