Êtes-vous thymotique ou érotique ?

Publié le par Charles Muller

Une nouvelle philosophie de l’histoire : voilà qui ne répugne jamais à un penseur allemand, surtout quand il s’appelle Peter Sloterdijk. Des fureurs thymotiques aux tiédeurs érotiques, introduction aux variations d’humeur qui ponctuent l’évolution du monde.

sloterdijk.jpg Zorn und Zeit : le titre allemand claque mieux que sa traduction française, Colère et temps (Libella-Maren Sell, 319 p., 26 euros). Quel est donc l’objet du nouvel opus du philosophe allemand Peter Sloterdijk ? La place de la psychologie en politique, et plus particulièrement la place de la colère dans le destin occidental. Pourquoi cette émotion-là ? Elle figure dans les textes fondateurs de la tradition européenne. L’Iliade s’ouvre ainsi : « Chante-nous, Déesse, la colère d’Achille… ». Ce n’est pas qu’une anecdote : à des années-lumière de notre présent attiédi, le monde antique est saturé d’émotions fortes. Les hommes y agissent encore selon la colère, la fierté, l’ambition, l’indignation, l’orgueil, la vanité, l’amour-propre. Partout s’exprime « la volonté élevée d’affirmation de soi et de combativité » : on ne fuit pas la querelle, on la cherche, on la cultive, on entretient le feu intérieur et insatiable comme condition du prestige. Sloterdijk qualifie ce trait de thymotique, du grec thymos, mot que l’on traduit habituellement par « humeur » mais qui désigne « ‘l’organe’ dans la poitrine des héros et des êtres, celui d’où part les grands élans (…) le foyer d’excitation du Soi fier ».

La thymotique, donc, en place à l’aube de la civilisation européenne, mise en scène dans les furies d’Oreste ou les frénésies de Médée. Et au-delà du monde grec et romain, bien sûr : l’Ancien Testament dégorge de cette colère, celle du Dieu courroucé et vengeur intervenant désormais dans l’histoire, celle du peuple élu par ce dieu qui passe volontiers en son nom ses voisins au fil de l’épée. Le Deutéronome en est un concentré biblique. Et la colère de dieu, version judéo-chrétienne des anciennes fureurs sacrées, est un thème récurrent de l’art occidental. Partout s’observe donc cette « accumulation primitive de la colère ». Il serait sans doute légitime ici d’écarter le champ de vision ouvert par Sloterdijk pour constater que la condition humaine dans son ensemble, celle que l’on observe dans les sociétés paléolithiques ou néolithiques, a longtemps fait la part belle à cette thymotique : où est la paisible douceur du monde bourgeois et moderne dans cette succession ininterrompue de bagarres, rapines, escarmouches, insurrections, révoltes, révolutions, guerres, croisades… Violence au village, bataille des chefs, guerre des nations, chocs des religions : le monde traditionnel est saturé d’une conflictualité s’alimentant à la thymotique. En contraste, la fameuse « civilisation des mœurs » (Norbert Elias) paraît un trait récent de l’histoire humaine. La guerre était la règle, la paix l’exception.

Pour Sloterdijk, l’analyse politique manque à son objet si elle n’inclut pas cette psychologie dans ses paramètres, cet « art de la direction psychopolitique de la communauté ». Il suggère donc une nouvelle « théorie des ensembles de fierté » : les groupes politiques sont placés sous tension thymotique ; les différentiels de tension entre les centres d’ambition créent le mouvement de l’histoire ; la rhétorique et la symbolique viennent formater les opinions en vue d’accroître les forces auto-affirmatives du collectif. De la même manière, Sloterdijk reproche à la psychanalyse d’avoir focalisé l’interprétation des humeurs humaines sur le seul érotique, en oubliant toute la charge des passions thymotiques. Tout ne se ramène pas à la libido dans les conflits du psychisme comme dans ceux de l’histoire : la prétention à la grandeur ou à la fierté, le désir de reconnaissance ou de puissance, l’affirmation superbe et le sacrifice destructeur relèvent d’autre chose que d’une simple économie libidinale détournée de son objet initial. (Ce n’en est pas ici le lieu, mais il serait intéressant d’interroger d’un point de vue darwinien cette distinction de l’érotique et de la thymotique, notamment la différence des sexes à leur égard : Sloterdijk ne le mentionne pas, mais l’exercice thymotique semble bien plus prisé par les hommes que par les femmes et cette compétition entre mâles pour la gloire ou le territoire pourrait bien nous ramener à des considérations sexuelles, après tout, quoique bien différentes de celles de Sigmund Freud et de ses épigones. )

Que la colère existe dans le corps social, soit ; mais encore faut-il la concentrer et la prélever pour la faire jaillir dans le corps politique. Le christianisme s’y employa à sa manière, en oscillant entre le discours d’amour et le discours d’imprécation, entre le Jésus humilié et le Jésus enragé, entre la pastorale et l’apocalyptique. Mais la grande expérience historique de la colère, l’immense soulèvement du « thymos des humiliés » fut, selon Peter Sloterdijk, l’aventure du communisme. Elle avait été précédée des premières explosions thymotiques de l’anarchisme – une fureur aveugle faisant de l’acte de destruction même le message politique signifiant, un concentré d’humeur explosant localement à la face du monde. Mais le communisme porta le germe des passions bien au-delà. Dans l’idéologie d’abord, où la division en classe et la dépossession systématique des « perdants » accumulent le sentiment d’humiliation, la volonté de revanche ; dans l’organisation ensuite, où le Komintern devient la « banque mondiale de la colère », en concurrence avec les « banques populaires » fascistes poursuivant le même but de captation thymotique de l’énergie des masses. L’ennemi est tout désigné : le bourgeois, l’exploiteur, le possédant. Et la colère se déchaîne, avec une violence qui sonne étrangement à nos oreilles désormais habituées à des mélodies plus sirupeuses. « L’hymne de la classe ouvrière sera désormais le chant de la haine et de la vengeance », titre la Pravda le 31 août 1918, quatre jours avant la promulgation des « décrets sur la terreur rouge » par Lénine, un texte qui légitime les prises d’otages et exécutions de masse. Dans la seconde guerre de Trente ans 1914-1945, qui ensanglante le monde depuis l’Europe, la thymotique libère toute sa puissance à l’âge des masses et des propagandes. Et quand le mouvement ralentit ici faute de combattants enterrés dans les camps ou les fronts, il se poursuit ailleurs, en Chine, au Cambodge, partout où la banque mondiale de la colère collecte suffisamment de dons dans la population pour organiser la vengeance. Ainsi s’écoula l’« ère des extrêmes », étrange mixte de passion radicale et de rationalité instrumentale, vaste dissipation des énergies humaines dans un conflit disproportionné paraissant aujourd’hui sans objet clairement compréhensible.

On notera au passage avec Sloterdijk, et avec Nietzsche en l’occurrence, que le conjonction politique et psychologique de la thymotique moderne, en accord avec la matrice judéo-chrétienne mais au contraire de la colère héroïque grecque, s’est faite sous l’angle du ressentiment – ce « venin de la vie ». L’islamisme pourrait-il reprendre l’étendard vengeur des humiliés ? Sloterdijk en doute. Les conditions sont là, certes, mais « la faiblesse de l’islam comme religion politique, qu’elle prenne une forme modérée ou radicale, tient à son orientation fondamentalement passéiste ». Des insurrections locales et sanglantes en des lieux où la pression démographique favorise la mobilisation des pulsions ? Sans doute. Une alternative globale organisant une nouvelle banque mondiale de la colère ? Peu probable. A l’encontre des idéologies communistes ou fascistes, l’islam n’a pas arrimé les pulsions thymotiques au train de la modernisation, c’est-à-dire qu’il n’organise pas les conditions d’existence technologiques, scientifiques et économiques de son expansion.

Au contraire, l’islamisme trouve face à lui un capitalisme mondialisé bien plus efficace dans son travail de maîtrise matérielle du monde. Et un capitalisme bien peu thymotique. Avec le marché mondialisé, sa consommation heureuse et sa production vertueuse, nous nous trouvons plutôt dans le registre de l’érotisme vulgarisé, la généralisation d’un état de manque et d’insuffisance qui trouve dans la recherche du gain supplémentaire ou l’achat du bien nouveau sa satisfaction très provisoire. Il existe bien sûr dans notre monde un capital intact de colère et d’ambition, chez les exclus comme chez les élites : mais leurs registres symboliques de traduction politique ont disparu. La colère ne se transfert plus sur l’histoire pour au moins trois raisons : elle n’a plus de « cellule opérationnelle », plus de « banque mondiale » susceptible de la collecter et de la transformer en action ; elle n’a plus de soutien intellectuel de qualité, les « barbus » hégéliens et marxistes ont disparu, les « barbus » musulmans psalmodient au lieu de penser ; elle n’a plus de support pour diffuser son grand récit, car les médias ne provoquent que des épidémies affectives très passagères, le moindre grand récit du futur étant vite égalisé avec le moindre petit commentaire du présent.

Sommes-nous donc condamnés à la fin de l’histoire dans une mortelle tiédeur ? Non. Les énergies thymotiques sont diffractées et disséminées, mais toujours bien présentes. Elles parcourent la civilisation globale émergente en quête de cristallisations locales ou d’aventures nouvelles. Elles investissent leur puissance dans des entreprises technologiques, économiques ou culturelles de transformation de la vie. Elles se débarrassent peu à peu du ressentiment haineux et de la vengeance sanguinaire. Le thymos s’est instruit de la stupidité des guerres et de la férocité des révolutions ; mais il n’a pas dit son dernier mot.

Publié dans Chronic'art

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