Une armée de netocrates

Publié le par Peggy Sastre




Le capitalisme est mort, vive l’informationalisme ! Le suédois Alexander Bard, ex membre du groupe pop transgenre Army Of Lovers, a été l’un des premiers à annoncer l’arrivée de la société de l’information et à voir ses spécificités en tant que civilisation. Au centre de ce modèle : le nétocrate, figure d’une nouvelle élite qui compte bien ne jamais en finir avec la lutte des classes.





Alexander Bard est bien connu dans le monde de la pop pour ses talents mis à profit de groupes comme Army Of Lovers (dont il était l'un des membres), Alcazar, Vacuum, les Cardigans et aujourd’hui Bodies Without Organs (BWO - cf. www.electronordica.com). Endossant tour à tour les identités de “ Baard ”, le joueur de synthé punk-fusion avec ses acolytes strip-teaseuses, ou de “ Barbie ”, le drag-queen pop-dance, il fut aussi le cofondateur de Stockholm Records, la plus importante maison de disques indépendante de Scandinavie. Sous sa face “ dividuelle ”, Alexander Bard se définit comme “ un philosophe bisexuel de 46 ans, un artiste, un producteur de musique, un schizoanalyste ”. Il vit à Stockholm, mais voyage beaucoup parce qu’il a ses bureaux aux quatre coins de la planète. Bard écrit aussi des livres, donne des conférences et dirige des séminaires pour le compte de quelques multinationales, où il préfère le tableau blanc aux présentations PowerPoint “ trop attendues ”. Il aime les machines, raffole de gadgets et de nouvelles technologies, s’intéresse aux pathologies complexes de l’humain ; c’est aussi un panthéiste dévot et engagé, puisque converti au zoroastrisme depuis 1983. “ Lorsque j'ai du temps libre, j’élève avec succès des chevaux de course ”, ajoute-t-il. Au-delà de cette autobiographie succincte, Alexander Bard est le co-auteur en 2000, avec Jan Söderqvist, de Netocracy : The New Power Elite And Life After Capitalism. Dans ce best-seller mondial traduit en douze langues (mais pas en français), prophétisant la fin du capitalisme mis à mort par la révolution des NTIC, Bard et Söderqvist décrivent l’ascension d’une nouvelle élite : les nétocrates. En ce sens, Netocracy est la première oeuvre philosophique prenant au sérieux le concept d’une société de l’information, en expliquant ce qu’elle représente et en quoi elle diffère des autres types de civilisations. Cette société dite “ informationaliste ” est, comme toutes les autres, une société de classes et de hiérarchies. Bard et Söderqvist ne proposent rien d’autre qu’une nouvelle analyse remplaçant celle de Karl Marx, un peu trop datée selon eux. Si l’analyse marxiste définit le prolétariat par opposition à la bourgeoisie, la théorie informationaliste définit un “ consumtariat ” qui s’oppose à la nétocratie. A l’opposition marxiste des prolétaires et des bourgeois, Bard et Söderqvist répondent “ consumtariens ” contre nétocrates. Le nétocrate est celui qui a la capacité, les moyens et les possibilités de produire sa propre identité quand le consumtarien n’a d’autre choix que faire son marché, passivement parmi les identités qui ont été produites pour lui. La société informationaliste est en outre attentionaliste puisqu’elle met l’identité et l’attention au centre de ses valeurs plutôt que d’être obsédée, comme le capitalisme, par l’argent ou les moyens de production. Pour Bard et Söderqvist, le contrôle de la production des identités - la culture et l’information - se trouve donc au centre des conflits de classe. Le duo retrouve cette année ces thématiques avec The Global Empire, un pavé empreint d’épistémologie deleuzienne et dont la version anglaise est aujourd’hui sous presse. En attendant que le message touche un jour notre vieille contrée, rencontre avec Alexander Bard, authentique mutant de l’ère post-capitaliste.

Chronic’art : On vous a connu, en France, en tant que membre du groupe Army Of Lovers au début des années 90, et l’on vous redécouvre, aujourd’hui au XXIe siècle, musicien toujours, mais aussi en éminent penseur de la société de l’information. Quel est le lien entre votre expérience de la pop music et votre œuvre philosophique ?

Alexander Bard : Comme tout analysant post-psychanalytique qui a réussi, je suis consciemment, aveuglement et joyeusement conduit par mes désirs pathologiques. Je fais de la pop music parce que cela me plaît. Je m'intéresse à la philosophie, à l'économie ou à la physique parce que cela me plaît également. Je synthétise ensuite ces informations dans des livres ou des conférences par pur plaisir. Il n'y a rien au-delà du plaisir !

Comment expliquer ce passage d'un groupe “ revendicatif ” (Army Of Lovers, référence à un documentaire de Rosa von Praunheim, activiste de la cause gay) à un autre plus “ conceptuel ” (Bodies Without Organs - le corps-sans-organe de Deleuze et Guattari) ?

Mon engagement politique pour les droits des travailleurs du sexe, des utilisateurs de drogues, des minorités sexuelles, etc., est lui aussi fondé sur mon seul désir et non pas sur un quelconque idéalisme stérile. Je ne crois pas en l'idéalisme, mais alors pas du tout ! Et je ne fais certainement pas confiance aux idéalistes car ils font de pitoyables activistes politiques. Cela dit, la pop music possède un extraordinaire potentiel d'activisme subversif. Madonna a d’ailleurs fait bien plus pour le féminisme qu'aucune autre femme sur la planète. Aujourd’hui, la pop culture est puissante dans notre société, et j'utilise la pop comme moyen d'expression de la même manière que je fais de la pop music une source de plaisir. Toutes les musiques que je fais sont le reflet de l'époque dans laquelle je vis. La raison d'être d'Army Of Lovers reposait sur le combat contre l'oppression sexuelle ; BWO affiche pour sa part un programme anti-générationnel, un concept éminemment contemporain en 2007. La pop culture évolue avec l'époque et je m'efforce toujours de nager dans le sens du courant. Ce n'est pas que je suis incapable d’écrire de la bonne grosse pop inepte, mais cela m'intéresse davantage de faire quelque chose qui soit à la fois populaire et subversif.

Votre livre Netocracy incarne-il la pop culture ?

Netocracy est le fruit d'une frustration. Nous avions observé à l’époque, avec Jan Söderqvist, des changements fondamentaux dans notre société, des changements que personne d'autre ne semblait capable de voir ou même d'oser discuter. A partir d'une série de conférences données à l'Ecole d'Economie de Stockholm, dans la seconde moitié des années 1990, nous avons ressenti un besoin urgent de compiler ces idées dans un livre. Netocracy est ensuite devenu un best-seller mondial mais cela n'a jamais été mon intention. J'ai déjà fait des disques qui se sont vendus à des millions d'exemplaires mais mes livres étaient destinés à un public plus restreint. La philosophie n'est pas une discipline pop, c'est quelque chose de sérieux, profond, complexe... C'est pour cela que The Global Empire, notre deuxième livre, a délibérément été écrit comme une œuvre purement philosophique ; c’est un livre dense qui s'adresse davantage aux professionnels de la discipline qu'aux lecteurs amateurs.

Au sein de cette complexité, il y tout de même une certaine dénonciation des problèmes du vieux monde ?

Le problème principal est que d’un côté, il existe une nétocratie cosmopolite, ouverte d’esprit, et de l’autre, une bourgeoisie conservatrice et isolationniste. C’est une dichotomie qui se retrouve partout dans le monde. Mais parler de vieux et de nouveaux mondes est aussi dépassé que lorsqu’on parlait de premiers, de seconds et de tiers mondes. Les divisions existent aujourd’hui au milieu de toutes les sociétés, bien plus qu’entre les sociétés à proprement parler.

N’y a-t-il pas quand même des pays ou des cultures clairement plus nétocratiques que d’autres ?

La nétocratie se développe bien sûr plus rapidement là où il existe des services Internet rapides, répandus et peu coûteux. Dans des pays où les niveaux d’éducation sont élevés, où le voyage, les réseaux et la liberté d’opinion sont assimilés à des nécessités sociales ; là aussi où l’anglais est la première ou la seconde langue. L’Amérique du Nord, la Scandinavie, la Grande-Bretagne, Israël, la Corée du Sud, La Chine, Singapour et l’Inde ont déjà vécu un boom démographique de nétocrates, et la tendance ne fait que se confirmer. L’Europe continentale doit encore dépasser la barrière de la langue et encourager un développement plus rapide de l’Internet à grande vitesse. Elle doit aussi entreprendre une réforme de l’éducation. Cependant, avec la blogosphère, la France a déjà créé sa propre classe nétocratique et devient une superpuissance du cybermonde. Nous avons besoin de nouvelles classifications qui permettront de mettre à jour les véritables structures de classe et les vrais pouvoirs de notre société contemporaine. La théorie de la nétocratie est un projet sociologique extrêmement ambitieux car il révèle ces nouvelles distinctions.

Quelles sont précisément ces distinctions ?

Il y a tout d’abord la distinction entre nétocratie - la classe supérieure - et le consumtariat en tant que classe inférieure. Cette division de classe, on la retrouve partout dans le monde. Regardez la France : où se trouvent les classes inférieures ? Dans les quartiers pauvres et immigrés de Paris, de Marseille ou de Lyon - comme l'affirment la plupart des sociologues - ou bien plutôt dans les campagnes, dans les petites villes, chez les chômeurs, les obèses, les célibataires, les quadras, les sous-éduqués ? Ceux-là même qui n’ont rien d’autre à faire que de consommer du fast-food et de regarder la télévision à longueur de journée… Est-ce que ces gens-là ont encore ne serait-ce qu’une once d’espoir d’avenir dans la société du futur ? Ils ont peut-être un peu d’argent dans leurs poches, mais ce sont les personnes les moins connectées dans la société : bref, le consumtariat par excellence !

L'argent apparaît comme un détail pour le nétocrate. Que penser alors du “ cyberprolétariat ” qui, pour vivre, est obligé de se vendre aux anciennes structures économiques ?

Je pense que c'est faire preuve de négligence et de manque d'imagination que de confondre les anciens rôles sociaux avec les nouveaux. Peu de nétocrates acceptent de travailler uniquement pour des raisons financières, l'argent représentant même pour ceux-là une priorité tout à fait marginale. Ce qui détermine la nétocratie est un phénomène connu sous le nom d' “ attentionalisme ”. Et l'attention ne peut s'acheter. L'attentionalisme fait évoluer la nétocratie bien plus que le capital. En ce sens, non, le cyberprolétariat n'existe pas dans la nétocratie. Les structures de pouvoir capitalistes et étatistes n'ont plus aucune possibilité ni aucune idée pour inspirer ou engager de jeunes travailleurs. On croyait qu'offrir un emploi à vie avec un chèque bien gras suffisait... et on commence seulement à réaliser comme ces offres traditionnelles n'intéressent pas du tout la nétocratie parce qu'elles constituent fondamentalement des structures conservatrices. C'est un choc massif, un gros réveil difficile : personne n'a été préparé aux changements sociaux fondamentaux que nous apporte Internet. La nétocratie est ce qui compte, ce qui nous attire, nous fascine et nous fait courir de grands dangers avec ses réseaux de pouvoir fermés et sa manipulation de la production culturelle.

Le danger de la gratuité par exemple ?

Je suis un vétéran d'Internet et cela fait plus de vingt ans que je suis dans les circuits et les débats sur la gratuité du réseau relèvent pour moi de la désinformation et de la puérilité. L'information n'est pas gratuite. Si une information peut être copiée et distribuée à l'infini, c'est seulement parce que son concepteur l'a voulu ainsi. Quel est l'intérêt d'une information si vous n'avez aucune idée de son utilité ? Ou si vous ne savez même pas où la trouver ? Ou si vous n'avez pas le temps de la chercher ? Plus il y a d'informations, plus nous avons besoin d'experts qui nous diront ce qui est pertinent ou pas. Si vous cherchez une aiguille dans une botte de foin, soit vous cherchez par vos propres moyens, soit vous engagez quelqu’un avec un aimant qui fera le boulot plus rapidement et plus efficacement. Mais ensuite, le type à l'aimant s'en ira et il ne vous restera que des miettes de pouvoir… C'est comme cela que fonctionne Internet : c'est le type avec l'aimant qui a le pouvoir, et non pas celui qui a l'aiguille. Internet fait que le pouvoir se déplace du producteur de l'information à son conservateur : celui qui sait où sont les choses et comment les organiser. Si les gens pensent sérieusement que télécharger de la musique ou des films et les copier ensuite pour leurs amis et les distribuer via le Web va changer quoique ce soit aux relations de pouvoir dans notre société, je leur conseille vivement de (re)lire Marx, l'Ecole de Francfort, Foucault et de réviser leur jugement. Internet est bien plus important et bien plus complexe qu'il en a l'air. Par exemple, en ce qui concerne cette “ culture de la gratuité ”, je ne supporte pas MySpace, où vous êtes libre d'uploader n'importe quoi et de noyer le réseau d'amateurisme et de débilités. La grande culture est quelque chose de rare, généralement chère à produire et qui toujours demeurera payante, j'en ai bien peur. Si vous ne payez pas pour quelque chose sur Internet alors tôt ou tard vous serez obligé de consommer des spots de pub, c'est-à-dire de donner et perdre de votre temps libre. Les Rousseauistes ont eu tout faux par rapport à Internet, de la même manière qu'ils se sont trompés sur tout durant les trois cent dernières années. Le romantisme me dégoûte profondément ! Mes penseurs fétiches sont Foucault, Deleuze, Spinoza, Hume, Nietzsche et les pragmatistes américains tels Charles Peirce et William James. Sur le long terme, ce sont toujours les pragmatistes qui l'emporteront car ils ont patiemment examiné tout le spectre de la vérité. Il est important de garder la tête froide en ces temps de turbulences ; ne jamais tomber dans la naïveté car la société informationaliste est hautement concurrentielle.

Pour vous, le globalisme est à l’informationalisme ce que l’étatisme est au capitalisme : son fondement politique. Comment expliquer le fait que les mouvements et les théories anti-globalistes sont si diffuses aujourd’hui ?

Il faut bien distinguer le globalisme de la globalisation. Ce sont des mouvements anti-globalisation dont nous parlons et non des anti-globalistes. Si vous êtes marxistes, vous pouvez être contre la globalisation mais pas contre le globalisme, puisque le but ultime du Marxisme est bien la création d'un gouvernement mondial, l’utopie de l’Etat-monde. Le mouvement auto-proclamé d’anti-globalisation n’a rien d’un mouvement, il s'agit simplement d’un ensemble disparate de protestations. On est davantage ici dans la réaction, moins dans l’action ou la proposition ; parce que cela se résume finalement à une tentative de défendre un paradigme mourant contre l’assaut d’un nouveau paradigme plus puissant. Prenez Empire (dans leur essai “ utopique ” de 2000, l’Américain Michael Hardt et l’Italien Antonio Negri ont tenté, selon leurs termes, de rédiger le “ Manifeste communiste ” du XXIe siècle. Etudiant les régimes d'exploitation et de contrôle caractérisant l'ordre du monde, les deux auteurs cherchent à définir un modèle alternatif, un fondement théorique afin de parvenir à une société réellement démocratique, ndlr), par exemple. Je déteste ce livre qui n’est rien d’autre que le manifeste pompeux de clichés populistes. Marx l’aurait détesté, Lénine l’aurait détesté, Slavoj Zizek le déteste mais il a trop peur de le dire et d’offenser ses vieux amis que sont Negri et Hardt. Difficile pour lui de remettre en question leur présumé programme commun. Empire ne changera pas le monde d’un pouce. Pire : ce livre n’explique en rien le monde dans lequel nous vivons. C’est un ramassis de non-sens pseudo radicaux dont la gauche n’a absolument pas besoin. Ce sont des slogans creux, criés bien fort et qui ne conviennent qu’aux narcissiques et autres férus de cocktails molotov. Le travail acharné, une méthodologie pragmatique, voilà où se trouve la véritable radicalité. Les poses vides n’ont aucun sens.

Vous analysez l’anti-globalisation contre une réaction instinctive fondée sur la nostalgie d’un Etat-Nation fort - une structure dépassée selon vous. Par ailleurs, vous montrez que ces antis n’arrivent pas à produire de résultats satisfaisants. Pouvez-vous citer quelques exemples pour illustrer cette idée ?

La fermeture des frontières (immigration et commerce) a toujours été une stratégie désastreuse à long terme, à la fois d'un point de vue économique et culturel. C’est surtout profondément réactionnaire et cela ne constitue en rien une approche radicale de la politique. L’Europe et l’Afrique ont beaucoup perdu économiquement et culturellement face à l’Asie et à l’Amérique ces vingt dernières années et ce, essentiellement à cause de leur isolationnisme, ces restes de nostalgie aux identités nationales alors que le cœur du monde est de plus en plus globalisé. Loin d’être radicale, la grande majorité des antis sont en réalité des groupes conservateurs qui n’agissent que pour préserver un statu quo : ceux-ci sont incapables d'accepter ou d'envisager les inévitables répercussions sociales des nouvelles technologies. Nous avons besoin de l’Etat-monde. C’est même le projet marxiste par excellence que nous devons aujourd'hui ressusciter !

Quelles formes peuvent prendre cet Etat-monde ?

La globalisation prend trois formes : l’économique, le politique et le culturel. Le pan économique est aujourd’hui florissant grâce à l’ouverture des marchés et la rapide augmentation de l’interdépendance de chacun dans les quatre coins du globe. L’Organisation Mondiale du Commerce est une figure majeure de cet Etat-monde économique. La globalisation culturelle se retrouve dans le monde du divertissement populaire : Hollywood ou Bollywood, par exemple. Mais ce sont aussi les films d’auteurs indépendants ou le marché de l’art, qui est un phénomène hautement nétocratique. Un talent découvert à Shanghai peut être la star de demain à New York et à Londres, et vice et versa. La globalisation politique est la troisième et dernière étape dans l’ascension de l’Etat-monde. Le seul moyen de contrebalancer l’énorme pouvoir de la globalisation économique et culturelle, c’est d’user d’Internet pour mettre en place une globalisation politique. Les syndicats et les gouvernements deviendront ainsi de plus en plus mondiaux dans un monde de plus en plus global et interactif. Les conditions déplorables des usines en Indonésie ou au Bangladesh peuvent inspirer des boycotts de marques de la part des consommateurs en Espagne ou en Allemagne, etc. C'est ça la globalisation politique ! L’empire global n’est pas quelque chose d’imposé d’en haut ; il se construit à la base à travers la diffusion et les innovations constantes d’Internet. On nous assène que la globalisation serait la mort de la diversité… Foutaise ! L'isolationnisme, la voilà la véritable mort de la diversité. Si vous mélangez des cultures, vous obtiendrez de la diversité et encore plus de sous cultures. Le nombre de sous cultures humaines a considérablement augmenté depuis l'apparition d'Internet. Et qu'est-ce que la globalisation, si ce n'est l'interconnexion de toutes les activités humaines, partout dans le monde ? Comment pourrait-il y avoir de la globalisation sans Internet ? Les deux phénomènes sont les deux faces d'une même pièce. Et la gauche a tout à fait sa place dans la globalisation et non pas contre elle. Il est peut-être temps de voir les choses en face : l'isolationnisme n'est pas un programme de gauche, c'est une idée conservatrice de droite, et ça l'a toujours été.

Et quelle pourrait être la place d’un nétocrate dans les anciens Etats-Nations ?

Pour la plupart d'entre eux, les nétocrates ignorent la bourgeoisie et l’Etat-Nation. De la même manière que la bourgeoisie a construit ses zones de pouvoir en les éloignant des châteaux de l’aristocratie, la nétocratie a de moins en moins de contacts avec la bourgeoisie. Les nétocrates créent leurs propres arènes sociales dans le cybermonde et transposent ces nouvelles sociétés dans les milieux physiques où ils vivent tels la Silicon Valley en Californie, Roppongi à Tokyo, le Marais à Paris, Prenzlauer Berg à Berlin, Södermalm à Stockholm, Soho à Londres et Greenwich Village à New York... tous ces quartiers où la population est à forte prédominance nétocratique. La bourgeoisie, elle, dort dans les banlieues et les villas des vieilles communautés, là où elle a toujours vécu. Et elle ne réalise toujours pas que le pouvoir a déménagé, physiquement parlant.

La figure du nétocrate semble très proche du Surhomme nietzschéen et de son “ pathos der Distanz ”. La spécificité du nétocrate n'est-elle pas de ne pas vouloir faire partie d'une majorité ?

En effet, et Nietzsche serait probablement surpris s’il voyait comment de jeunes nétocrates n’acceptent pas seulement le Surhomme de manière théorique mais le considèrent surtout comme une réalité tangible. Les nétocrates prennent leurs distances avec la bourgeoisie et le consumtariat de manière agressive. Ils préfèrent ne rien avoir à faire avec les classes anciennes et inférieures. Les nétocrates sont heureux de ne pas être présent dans les sphères politiques car ils ont déjà déménagé dans le cybermonde, là où il prennent en charge des notions bien plus importantes car ils créent la société du futur... La politique quotidienne est aujourd'hui devenue un phénomène de sous-classe. Qui voudrait inviter à dîner un parlementaire ? Si les êtres humains n'ont pas changé, nous sommes globalement génétiquement toujours les mêmes, ce qui n'est pas le cas des technologies qui nous entourent et qui nous affectent ainsi que nos relations de pouvoir. C’est pour cela que la majorité des penseurs d’hier, comme Derrida ou Habermas, sont pour beaucoup devenus hors de propos : parce qu’ils manipulent des concepts qui correspondent à l’agonie de la bourgeoisie. Ils ont été les dernières voix de la bourgeoisie mais ne peuvent représenter la nouvelle nétocratie. Les nétocrates ont des intérêts complètement différents et préfèrent étudier la psychanalyse ou les sciences du cerveau pour aller au fond des choses. Pourquoi se soucier encore de théologie existentialiste ? Il faut définitivement se faire à l’idée que nous entrons dans une ère où les paradigmes chrétiens ou cartésiens cessent d’exister.

Que penser alors du retour en force des paradigmes religieux et théologiques ? Des notions de “ valeurs ”, de “ morale ”, de “ dignité ”… ?

Si les politiques, en particulier en France, parlent encore de “ valeurs ” ou de “ morale ”, c’est uniquement parce qu'ils sont des politiciens bourgeois qui font des appels du pied populistes vers le consumtariat. Le retour de la théologie n’est rien d’autre que le chant du cygne d’une bourgeoisie mourante, d’un essai désespéré d’endiguer l’effrayant essor de la nétocratie… Il n’y a personne qui ne se soucie aussi peu de théologie qu’un nétocrate. Un nétocrate s’intéresse à l’éthique, dans le sens spinoziste du terme, mais certainement pas de morale. Il s’intéresse à la netiquette car les codes sociaux du cybermonde sont complexes, à la fois par nécessité et en tant que barrière. Mais ces codes sociaux n'ont jamais été définis dans des textes législatifs afin qu'ils soient enseignés et réellement pratiqués. C'est ainsi que nous parlons de netiquette et non pas de cyber-loi. Son rôle est de garder des visiteurs qui ne seraient pas les bienvenus à distance du cercle social. La métaphysique nétocratique, quant à elle, relève des sciences cognitives, de la cosmologie, de la physique et de la chimie. C’est une métaphysique ultra matérialiste sinon rien…

Une sorte de préalable à un totalisme scientifique ? La philosophie comme une façon de discuter en attendant de connaître la vérité ?

Je n'aime pas vraiment l'idée que la philosophie serait un jeu de devinettes, une place pour la métaphysique, pour des questions que la science ne pourrait approcher. La philosophie devrait plutôt s'intéresser à la manière dont nous interprétons les vérités scientifiques. La science peut expliquer à peu près tout ce que nous vivons, mais elle ne pourra jamais prendre en compte les expériences phénoménales de la rencontre avec le nouménal, si on parle le kantien. C'est ici que la philosophie a toujours un rôle à jouer, un rôle plus important même. La science peut expliquer un tas de chose, mais elle ne peut pas, par exemple, s'expliquer elle-même. Sociobiology d’E. O. Wilson est l’une des pierres angulaires de la façon nétocratique de voir le monde. On commence à comprendre que le darwinisme est partout, même l’univers est désormais analysé comme un phénomène darwinien, tel que peut le montrer la cosmologie de Lee Smolin par exemple. Mais plus nous comprenons ce qu’est la sociobiologie, moins nous devenons sociobiologistes. Accepter la sociobiologie ne signifie pas que nous “ darwinisons ” notre éthique. L’éthique est une discipline affirmative. Fondamentalement, nous devenons l’éthique en laquelle nous croyons et que nous pratiquons : l’éthique demeure un choix individuel. Aussi, les choix entre la nature et la culture ne sont pas donnés naturellement et c’est le langage qui a fait que, depuis 150 000 ans, cette distinction devienne une nécessité historique. Depuis que cette scission a eu lieu, il n’y a aucune possibilité de retour en arrière. Nous sommes aujourd’hui plus culturels que naturels, c’est un fait.

C’est l'idée qu'illustre votre concept de “ Nature 2.0 ” ?

Oui, Jan Söderqvist et moi refusons l’opposition traditionnelles entre Nature et Culture dans le sens où la Culture est en elle-même un phénomène naturel. Une façon de décrire correctement cette relation est de voir la Culture plus en tant que “ Nature 2.0 ” qu’en tant qu’opposition à la Nature.

Quel rôle y joue votre “ éthique de l’endommagé ” et de quoi s’agit-il ?

Avec Gilles Deleuze, Jacques Lacan est pour moi le penseur le plus innovant du XXe siècle. Aujourd’hui, les théories de Lacan - que lui-même, d'ailleurs, a eu beaucoup de mal à tenir éloignées de la sphère politique - ont été reprises par la nétocratie en tant que caste clairement éduquée à la psychanalyse. Nous avons abouti à un nouvel idéal social, qui se répand de plus en plus largement : l’Homo pathologicus. L’idée de perfection, c’est terminé, c'est mort et enterré. Ce qu’il reste, c’est une créature pleine de pathologies - à commencer par le traumatisme de la naissance - qui se “ réjouit des symptômes ” pour parler comme Zizek. C’est ainsi que le cybermonde est devenu le lieu où les gens se battent pour leurs pathologies plutôt qu’ils ne cherchent à les cacher. Le monstre schizoïde, aux multiples personnalités, est devenu le nouvel idéal. Ainsi nous avons emprunté le vieux concept deleuzien de “ schizoanalyse ” en le modernisant afin qu’il sied non pas à une petite élite, mais à un large et puissant spectre social. Le résultat en est cette “ éthique de l’endommagé ” plutôt qu’une énième tentative infructueuse de morale de la perfection, tels qu’on l’a vu avec le christianisme ou le platonisme. Plus loin, il ne s’agit pas seulement de la victoire du pathologique sur le parfait, mais du multiple et du schizoïde sur ce concept illusoire qui voudrait que l’être humain soit un tout unifié. La question n'est plus “ qui suis-je ? ”, mais “ combien pourrais-je être ? ”.

Que penser alors de ce consensus s’opposant à la post-humanité ?

S’agit-il réellement d’un consensus ou de ce que les vieilles élites européennes tentent de montrer comme tel dans les pages culture des journaux où elles officient ? Si je demande cela, c’est que je ne vois pas de tel consensus sur Internet ou dans les sphères culturelles émergentes en Asie et en Amérique. Les nétocrates sont les derniers à s’effrayer du neuf ou du divers ; au contraire, ils s’en servent, ils construisent leur culture en le recherchant et en l’explorant, qu’il s’agisse de trans-humanité ou de modifications biologiques. Ici encore, un jeune de 20 ans habitant à Singapour sera beaucoup plus radical que les professionnels européens de la culture âgés de 60 ou 70 ans. Par exemple, l’achat et la consommation d’OGM aujourd’hui fait de vous un parfait nétocrate.

A part vous, quels sont les nétocrates célèbres ?

Il y a cinq ans de cela, quand Netocracy a été publié, il n'existait pas encore de purs nétocrates. Nous avons pour ainsi dire créé cette forme et nous sommes aujourd'hui des millions. Deux des plus célèbres et des plus influents nétocrates sont sans conteste Larry Page et Sergey Brin, les fondateurs de Google. En ce sens, Microsoft est le tout dernier titan de l'ère capitaliste, et Google le premier de l'ère nétocratique. Ce que vend Microsoft, après tout, c'est du matériel, du physique, c'est de l'industrie vendue en magasin. Google ne tourne que sur la créativité, la production de réseau et l'attentionnalisme. Bref, la définition même d'une industrie nétocratique.

Que révèle un événement comme le crash des nouvelles technologies qu'on a connu en 2000 ?

Ce crash - que nous avions prédit - a montré que les gens ne comprennent jamais ce qui est important ou ce qui ne l'est pas en matière de nouvelles technologies. L'explosion de la bulle Internet s'est construite sur la croyance fausse que les nouvelles technologies allaient apporter plus de ce que nous connaissions déjà, quand, en fait, la réalité d'Internet est celle d'un changement radical de point de vue, que ce soit en matière de relations de pouvoir ou à propos des identités individuelles ou collectives. Par ailleurs, Internet n'est pas un outil du capitalisme, mais annonce plutôt le début de sa fin. Reste que le capitalisme n'est pas remplacé par une utopie socialiste mais par un monde d'antagonismes encore plus complexe comme celui qui oppose la nétocratie et le consumtariat. Nous vivons aujourd'hui dans un nouveau paradigme qui est l'informationalisme. Il faut bien comprendre que les idéologies telles que le libéralisme ou le socialisme sont désormais obsolètes : nous avons besoin de nouvelles idéologies.

Netocracy : The New Power Elite And Life After Capitalism, d’Alexander Bard et Jan Söderqvist
(Reuters)

The Global Empire, d’Alexander Bard et Jan Söderqvist
A paraître en anglais


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La nétocracie pour les nuls

Comme tout bon philosophe deleuzien qui se respecte, Alexander Bard sait créer des concepts, en récupérer certains ou en détourner d’autres. Florilège.

Attentionalisme
Système de valeurs remplaçant l’économisme, à mesure que l’informationalisme devient le paradigme dominant. L’attention est définie comme la relation d’ouverture et de crédibilité qu’une personne ou un réseau réussit à créer.

Capitalisme
Paradigme social né avec la presse écrite et diffusé grâce aux importants d’audiences des médias de type one-to-many. L’emploi de ce concept dépasse néanmoins largement les limites de cette première définition et désigne par extension l’économie de marché et l’économisme.

Consumtariat
Classe inférieure de la société de l’information formée d’un prolétariat consommateur définit par son incapacité à produire sa propre identité sociale et réduit à la consommation passive d’une identité pré-produite.

Dividu
Etre humain apprécié en tant que divisible et non plus en tant qu’indivisible (l’individu). Le dividu rassemble de nombreuses identités sans qu’aucune ne soit plus “ réelle ” ou “ authentique ” qu’une autre et leur permet de dominer à tour de rôle, selon les contextes, alors qu’un individu cherche à tenir son identité comme cohérente.

Etat-monde
Translation de l’ “ Empire Global ” en pratique juridique et politique, sous-entendant une juridiction globale et un monopole de la force et la mise à mort de la souveraineté de l’Etat-Nation.

Etatisme
Idéologie politique suprême du paradigme capitaliste. Le conservatisme, le libéralisme et le socialisme en sont des variétés proches. L’ensemble se fonde sur l’idée d’un Etat-Nation en tant qu’institution sociale principale et centre de pouvoir.

Empire global
Idée d’un ordre global (politique, culturel et économique). Tolérant plusieurs formes et plusieurs centres d’attention, cette vision valorise une plate-forme globale d’exercice du pouvoir fondamentalement supérieure aux intérêts régionaux.

Globalisation
La globalisation authentique est bien plus qu’un simple libre-échange ; il s'agit surtout d'une zone d’exercice culturelle et politique où les résolutions de problèmes se font en commun et enrichissent toutes les parties de l’ensemble.

Identité
Premier besoin social de l’humanité, plus ou moins satisfait par la production collective d’identités subjectives.

Informationalisme
Paradigme social remplaçant le capitalisme en conjonction avec la révolution des nouvelles technologies de l’information. Synonyme : société de l’information.

Net
Aspect métaphysique du réseau comme idée ; celle-ci ne se limite pas à la réalité matérielle d’un réseau ou d’une technologie spécifiques.

Schizoanalyse
Psychanalyse modifiée en fonction des besoins du dividu qui cherche à libérer de nombreuses, mais toujours contrôlables, identités multiples ainsi qu’à s’opposer à l’uniformité restrictive.



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Entretien-fleuve publié dans le numéro 36 du magazine Chronic'art

Netocracy sera traduit par mes soins aux éditions Léo Scheer et paraîtra en 2008 sous le titre "Les Netocrates". Pour plus d'infos : leoscheer.com

Publié dans Chronic'art

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l'archer vert 24/08/2007 19:59

Cet interview dans Chronic'art m'avait interpellé. Bonne nouvelle que de voir son bouquin traduit en français. Ca sera l'occasion d'en savoir plus, car au final, le net (de façon plutôt ironique) s'est révélé assez silencieux sur les théories de Bard.

Peggy 25/08/2007 04:10

Bienvenue Archer Vert, je vous remercie pour votre commentaire qui a l'heur d'être le premier sur ce blog naissant... Alexander Bard a une relation qu'on pourrait qualifier de problématique (et donc d'intéressante) avec internet, et ne se cache pas pour proclamer que le gros du web est proche du ramassis d'abrutis. Ceci explique peut-être cela ?