Le nombril du monde

Publié le par Peggy Sastre


Elle aurait pu en faire une histoire subversive, séditieuse, scandaleuse. Elle en a fait un monument quand elle choisit d’écrire, une heure après le premier départ de son amant, sur les cahiers jaunes qu’il lui offre. Elle, c’est Toni Bentley, ex-danseuse du George Balanchine’s New York City Ballet. Lui, c’est A-Man, l’homme avec un grand H. Il la « foutra en cul » 298 fois en trois ans, elle en tirera le sublime Ma reddition.



On peut toujours se plaindre des quatrièmes de couverture. Bien sûr, un livre, c’est fait pour être lu, et les quatrièmes de couverture ne donnent que des indications, des résumés sommaires pour teaser le lecteur et anticiper sa lecture. Bien trop souvent, c’est une attachée de presse incompétente qui s’en occupe, à l’arrache, juste avant la mise sous presse et qui entraîne avec ses raccourcis et ses erreurs un déferlement de critiques approximatives, de quiproquos, d’articles pressés de journalistes n’ayant pas le temps et qui se satisfont donc des quatrièmes de couverture ou des dossiers de presse... Ma reddition (The Surrender en v.o.) en main, on s’attend ainsi au conte des joies du « holy fuck », on s’attend à des pénétrations religieuses, on s’attend à des révélations, à des extases mystiques Alors on pousse des « pff… », on se dit que c’est tellement philistin de croire qu’on rencontre Dieu en se faisant enculer ; on pense à D.H. Lawrence : « autrefois l’homme avait l’esprit trop faible ou trop cru pour considérer son corps et ses fonctions corporelles sans s’embarrasser de mille réactions physiques dont il n’était pas le maître », etc. Bref, tout ce que la lecture de Ma reddition balaye en un instant.

Lecture profonde

Car si le livre de Toni Bentley appelle une lecture, c’en est une vraie, profonde, une lecture où l’on découvre, dès le début, l’aveu capital : « J’ai assumé une identité difficile : celle de l’athée qui aspire à croire - mais qui en est incapable. Un doute prédestiné me laissait toujours à la recherche d’un Dieu qui ne pouvait exister. Je ne suis pas du tout religieuse, précise-t-elle de vive voix, je ne crois à aucun dieu ni n’adhère à aucun culte en particulier. Mais je m’intéresse à la spiritualité, c’est-à-dire à la force de l’esprit. A la manière dont le sexe en particulier permet de sortir de soi, tout en restant soi, mais il n’y a pas, à proprement parler, d’intervention divine. Le sexe anal ne m’a pas fait rencontrer Dieu, mais il m’a montré comment je pouvais être mon propre Dieu, comment mon partenaire pouvait me faire accéder à cela ». Parler de lecture profonde pour un livre sur la sodomie, on appréciera le rapprochement. Ma reddition est-il, au fond, juste un livre sur la sodomie, tant il convoque des images et déchaîne des émotions complexes et contradictoires ? Faire passer une telle émotion est aussi difficile que de décrire avec justesse l’orgasme anal, autre grand absent de Ma reddition. « J’aurais pu parler de la contraction anarchique des muscles, explique Toni Bentley, mais je n’aurais pas dit grand-chose. Il m’a paru plus important de voir comment la jouissance, féminine en particulier, se joue de motifs complexes, de contextes, d’ambiances, de rituels aussi, même si je ne parle pas, précisément, de cette jouissance. Mais comment l’écrire ? Tous ceux et celles qui l’ont vécu le savent bien : il s’agit bien évidemment d’amour, de l’amour pour un homme à un moment de ma vie, un moment qui n’existe plus que dans ce livre mais dont j’avais besoin de parler, d’en faire témoignage, de fixer ».

Penche-toi

L’histoire d’amour racontée, fixée, écrite, et pas seulement livrée au flou des souvenirs, Toni Bentley en a ressenti immédiatement le besoin : « Une heure après la première fois où il m’a initiée au sexe anal, puisqu’il fut le premier, j’ai eu besoin d’écrire ce qui s’était passé. J’ai donc écrit à chaque fois, 298 fois, en trois ans, j’ai numéroté et puis j’ai attendu un ou deux ans avant d’en parler, de montrer ce que j’avais écrit à quelqu’un. Car au départ, il ne s’agissait pas de témoigner de quoique ce soit, c’était un besoin, il ne s’agissait pas de courage mais de force, il fallait que je l’écrive tellement ce qui m’était arrivé était surprenant, incompréhensible, presque irréel. Maintenant que c’est devenu un livre, je reçois beaucoup de lettres de personnes qui me remercient comme si j’étais leur porte-parole. Evidemment, c’est mieux de savoir qu’on n’est pas un monstre parce qu’on aime le sexe anal, qu’il y a d’autres personnes comme soi - personne n’aime être seul. Mais au départ, je ne l’ai pas fait pour ça, je l’ai fait pour moi et c’était irrépressible ». L’histoire d’amour de Toni pour A-Man et la sodomie se lie bien avant leur rencontre, à cinq ans, avec le déménagement d’une famille athée dans la Bible Belt, où tout le monde croit en un Dieu aussi facilement que l’on respire : « Là-bas, tout le monde semblait connaître Dieu personnellement, sauf moi. J’ai interrogé mon père. Il avait raison sur tout. "Non, Dieu n’existe pas, m’a-t-il expliqué. Il y a des gens qui en ont besoin. Nous, nous n’en avons pas besoin" ». « Mais, moi, si. », avoue-t-elle ensuite, comme pour justifier la quête qui s’achèvera avec les enculades d’A-man « Je suis, voyez-vous, une femme qui a cherché la reddition toute sa vie - pour trouver quelque chose, quelqu’un à qui je pourrais soumettre mon ego, ma volonté, ma misérable condition mortelle. J’ai tâté de différentes religions et de différents hommes. J’ai même essayé un homme d’Eglise. Et puis il m’a trouvée, moi, l’agnostique qui mendiait ma soumission. "Penche-toi", disait-il, doucement, fermement ».

L’anus ne ment pas

Fille du baby-boom et de sa (prétendue) révolution sexuelle, Toni Bentley a aussi été élevée dans les fracas de l’émancipation féminine et de la lutte pour l’égalité des droits homme-femme. Lutte qui, selon elle, n’a pas à s’immiscer dans les relations sexuelles : « Le sexe n’a rien de politique. C’est une histoire de sensations, de chair, de volupté, de jouissance. C’est une affaire personnelle, il n’y a pas à lutter. C’est pour cela que la sodomie est intéressante, si on l’intellectualise, puisqu’elle érige en principe l’échec de l’égalitarisme, ce que j’appelle dans le livre la démocratie sentimentale, ou quelque chose dans le genre. C’est aussi évidemment de l’humour quand je dis qu’un vagin ment là où l’anus n’est que vérité, même s’il est vrai qu’un vagin peut plus facilement être bafoué, trompé, lésé, puisqu’il est le lieu de la copulation sentimentale et reproductive, mécanique et automatique. Se faire baiser le cul demande une soumission totale - la reddition des idéaux féministes et égalitaristes - autant qu’une attention de tous les instants de la part de l’homme. Vous êtes à genoux, la tête dans l’oreiller et vous prenez, vous pouvez aussi bêler comme une vieille bique mais il n’y a pas de domination, pas politique en tout cas. Voir du féminisme ou de l’anti-féminisme, ou n’importe quoi d’extra-individuel dans le sexe, c’est hors sujet ». 298 fois donc, juste le téléphone qui annonce sa venue, des blocs de papier jaune pour seul cadeau, une histoire qui n’a « rien de domestique » mais qui se termine néanmoins pour des motifs très ordinaires : la jalousie et la rivalité d’une autre femme. Toni Bentley, qui ne cache rien de la douleur que lui a procurée cette rupture, intervenant alors que la relation avec A-man est « encore volcanique et belle comme une œuvre d’art », minimise a posteriori sa brutalité : « Je pense aujourd’hui que s’il n’y avait pas eu l’autre femme, la jalousie, les manifestations de lâcheté d’un homme que je croyais supérieur à tout, mon histoire aurait dû tout de même se terminer. Elle a été ce que j’étais à un moment de ma vie mais ce moment est derrière moi. Ce livre est un sanctuaire, un peu comme la boîte où j’ai gardé tous les préservatifs, les poils pubiens, etc. Cette histoire m’a permis de devenir celle que je suis mais je suis désormais quelqu’un d’autre et je ne pourrais plus vivre aujourd’hui une histoire comme celle-là. Cela ne me conviendrait pas ».

Ma Reddition, de Toni Bentley
(La Musardine – coll. « Lectures amoureuses »)

Publié dans Chronic'art

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