B. Root, le pornographe
Jean Guilloré est auteur de livres pour enfants et réalisateur de documentaires pour la télé. En 1993, il devient John B. Root, brillant réalisateur porno. En 2002, son film French Beauty est qualifié par Thierry Jousse dans Les Cahiers du Cinéma d’ « un des meilleurs films français qu’on ait vus récemment ».Chronic’art : Pensez-vous que notre époque et notre pays sont hostiles au sexe ?
John B. Root : Nous sommes dans une société qui n’a jamais été aussi tartuffe. On crie au loup « le porno est partout ! nos enfants sont en danger ! », mais tous les magazines féminins vantent la sexualité heureuse en couverture. On ne sait pas s’il faut être content avec le sexe ou en avoir peur. Les gens qui sont dans le plaisir sont critiqués et on les culpabilise. Le jour où j’ai touché à la pornographie, on m’a rangé dans le tiroir n° 7B « pornographe », point barre. Ce tiroir, on n’en sort pas et pour beaucoup de gens, il est clair que je ne suis pas fréquentable. Dans la pornographie, on est dans l’opprobre. Un pornographe est soit un débile soit un proxénète ; personne ne peut penser que je puisse être auteur de littérature pour jeunesse ou réalisateur de documentaires animaliers… Une fille qui fait de la pornographie est soit une pauvre gourde manipulée, soit une malade, une débauchée, un monstre, mais en aucun cas quelqu’un de normal. Sinon, ça ferait peur à tout le monde, ça voudrait dire qu’on pourrait avoir du plaisir pour du plaisir, avec n’importe qui, et cracher sur les valeurs morales.
Que faudrait-il faire pour libérer franchement les mentalités ?
Libérer « les » mentalités, je n’y crois pas beaucoup. On peut libérer par contre des individus, en les poussant à s’exprimer, à vivre leur vie sans écouter les vaches qui beuglent dans le champ d’à côté. Moi, j’ai tout vu dans le porno, des bacs +6, des filles de banlieue analphabètes, des filles qui ont été violées par leur père, des filles qui ont été très heureuses dans leur enfance... C’est l’image de la société, il y a de tout. Ce que je dis juste aux filles, c’est d’être prudentes car faire de la pornographie, ce n’est pas anodin. Je leur demande toujours de réfléchir, de voir si elles sont prêtes à se brouiller avec leur famille, leurs amis, leur futur mari, leur employeur… La pression sociale est très forte.
… et la critique de la pornographie très populaire ?
Ce qui m’énerve, ce sont les gens qui disent tout le mal qu’ils pensent de la pornographie, sans savoir de quoi ils parlent. Jamais ils ne prendront la peine de venir sur un tournage. C’est fatiguant : le droit de cuissage existe à La Poste, à EDF, pas dans le porno. Il faut arrêter. Isabelle Sorente par exemple : après son Rebonds dans Libération, je l’ai invitée à venir voir une prise photos ou un tournage. Non, elle a refusé, elle préfère continuer à hystériser sur la base d’un documentaire, déjà complètement hystérique et qu’en plus elle n’a pas vu. C’est du rien du tout, c’est de la diarrhée. Il y a aussi tous ceux qui parlent de moi sans m’avoir jamais vu, et qui mettent des mots dans ma bouche. Michela Marzano, pour qui visiblement je suis « l’humaniste du porno », je ne sais pas qui c’est… Il n’y a rien de pire que toutes ces néo-féministes anti-plaisir ; ce sont des castratrices. Cet avatar du féminisme est très dangereux ; Familles de France et Chiennes de Garde, même combat. Elles cachent une terreur absolue du plaisir. Au début, on voulait protéger les filles des banlieues des dérives machistes, puis progressivement, on en vient à leur dire « mets ton tchador, connasse ». Le bon sexe, c’est ce qui se passerait à la maison, dans le noir, et point - c’est un peu limité. Il faut savoir aussi que « la » pornographie, ça ne veut rien dire, c’est comme parler de « la » variété, « du » cinéma. Le porno est extrêmement divers, il y a des trucs brillants, comme les films de Gérard Damiano, Michael Ninn ou Andrew Blake. La pornographie française des années 1970 est très intéressante aussi. Et puis il y a eu ce petit Français, John B. Root, qui a fait aussi des films sympa…
Vous ne tournez plus ?
Non, je vis grâce à Internet et mon site explicite-art.com. Je rêve évidemment de refaire des films, mais je n’ai absolument pas l’intention de mettre ma boîte en péril. Car c’est quelque chose qui aujourd’hui, pour peu qu’on veuille faire des films de qualité, coûte plus que ça rapporte. Le tarif Canal +, c’est 27 000 euros, soit le coût d’un 26 min animalier… J’ai voulu faire du porno comme il y a des comédies musicales, rendre le sexe amusant, permettre d’en parler, de le dédramatiser. Je me disais qu’on pouvait faire des choses très belles, faire rêver, faire des choses marrantes, ludiques et extrêmement politiquement incorrectes. Car le sexe est anarchiste : que tu sois PDG d’Airbus, ministre ou prolo, tu as ta bite dans ta main – c’était l’idée de mon film French Beauty. Et le sexe, c’est aussi de la beauté, je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de plus beau que la perte de soi-même dans le plaisir. Dans une vie, ça n’arrive pas très souvent, et moi j’ai l’avantage de le photographier ou de le filmer, ce pétage de plombs, ce moment où la fille part en apesanteur, les yeux qui deviennent blancs, les visages lisses et détendus. La mise en orbite que provoque l’orgasme, c’est ce que peignait Michel Ange sur les plafonds de la Chapelle Sixtine.
Le site photos et vidéos de John B. Root : www.explicite-art.com
Son blog « 365 jours dans la vie d’un pornographe » : www.inkorrekt.com
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