Maîtresse Jeanne

Publié le par Mutagènes


C'est pendant ses études secondaires et supérieures passées à Notre Dame de Sion que Jeanne de Berg, alias Catherine Robbe-Grillet, découvre les martyrs et le Christ en Croix. Révélation. Depuis, devenue dominatrice SM, elle relate ses fantasmes, ses expériences et ses cérémonies dans ses livres, dont le dernier paru, Le Petit carnet perdu.


Chronic'art : Si les esprits se sont manifestement décoincés depuis 1968, comme l’atteste l’omniprésence du sexe dans la pub, dans les médias, dans la culture et l'art contemporain, les mœurs et la pratique du sexe ont-elles pour autant évolué ?
Jeanne de Berg : En matière de tolérance, le changement est considérable, y compris dans l'acceptation des marginalités sexuelles. En revanche, je ne pense pas que les mœurs aient vraiment évolué, comme semble l'attester la dernière enquête de l'INSERM sur le comportement sexuel des Français (mars 2007, ndlr). C'est étonnant, mais les chiffres ne bougent pas tellement : l'homosexualité, par exemple, ne représente que 4 % de la population. En ce qui concerne le domaine que je connais bien, le sadomasochisme, il a été un peu récupéré par la mode, mais les gens vraiment demandeurs restent peu nombreux.

Pourquoi, si le sexe n'est plus quelque chose de sulfureux ou scandaleux comme autrefois, les pratiques n'ont-elles pas évolué ?
Aujourd'hui, c'est vrai, mis à part la pédophilie, c'est un peu ringard d'être scandalisé. En revanche, on ricane beaucoup, on ridiculise, notamment le sadomasochisme avec ses coups de fouet, sa théâtralisation. C'est d'autant plus facile que tous les fantasmes d'autrui peuvent paraître ridicules.

En matière de SM, qui sont les personnes demandeuses et comment pourriez-vous les caractériser ?
Le SM est à 90 % un fantasme d'homme - c'était la même chose dans les années 1970 - et parmi eux on trouve aussi bien des dominateurs que de soumis ; c'est d'ailleurs pour eux qu'existent de nombreuses dominatrices professionnelles. Ce qui ne change pas non plus, c'est l'opinion partagée par les hommes et les femmes, que les hommes ont plus de besoin de sexe que les femmes. En ce qui concerne les dominatrices, les fantasmes sont affirmés. Pour certains, c'est le physique qui compte, pour d'autres c'est la conviction, peu importe la femme et son âge. D'après ce même sondage, les femmes continuent à affirmer, à 72 %, ne pas séparer le sexe de l'amour, contrairement aux hommes. Cela dit, un petit tiers ne font pas le lien et ont peut-être une débordante, multipliant les aventures. Mes amies vivent comme ça, sans être pour autant nymphomanes.


On vous sait très attachée à la liberté sexuelle de chacun, vous ne devez donc pas vraiment apprécier les positions des féministes...
Ce qui me choque surtout, c'est le fait que les représentantes de ces groupes de féministes aient décidé de parler au nom des autres femmes qui. De quel droit ? Elles ne me représentent pas. On les retrouve systématiquement dès qu'il s'agit de parler à la place des prostituées (en 2003 dans Le Monde, Catherine Robbe-Grillet cosignait avec Catherine Millet et Marcela Iacub un manifeste pour la liberté des prostituées, ndlr) et des femmes voilées. Tout le monde est contre les proxénètes, les réseaux qui mettent les filles sur le trottoir et les violentent, mais il existe aussi des femmes qui choisissent de se prostituer librement ; et c'est le cas, par exemple, des dominatrices professionnelles. Mais ces prostituées n'ont pas droit à la parole : soit elles sont coupables, soit elles sont victimes, elles sont déresponsabilisées, comme des mineures. On leur assène : vous ne savez pas ce que vous dites. D'où ces féministes tirent-elles la légitimité qui les autorise à penser à la place de toutes les autres femmes et à essayer d'imposer leurs vues ? Ce sont les mêmes, telle Gisèle Halimi, dont la pensée reste calquée sur les a priori de Simone de Beauvoir, qui affirment des contre-vérités comme le fait qu'il y aurait une correspondance entre la situation sociale des gens et leur sexualité. Quelle drôle d'idée ! Il y a une autonomie totale, et j'en suis certaine, de l'imaginaire érotique : n'importe qui peut avoir n'importe quels fantasmes.

Ne pensez-vous pas que, globalement, les populations occidentales sont incapables de vivre pleinement leur sexualité ?
Oui, les gens sont très coincés, surtout les femmes d'ailleurs. Dans les soirées SM, par ailleurs, je constate qu'il y a extrêmement peu de femmes seules, elles viennent accompagnées par leur homme, qu'elles soient dominatrices ou soumises. Souvent, les femmes seules sont lesbiennes. Enfin, plus globalement, il faut voir ce que révèlent aussi certaines postures politiques, comme celles de Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy en matière de législation du sexe.

Seriez-vous prête à militer pour une véritable ouverture des mentalités ?
Je ne me vois pas du tout comme une militante, je ne réclame pas la création d'une « SM pride ». J'essaye de corriger certaines idées toutes faites, mais je ne me revendique pas du tout comme étant uniquement une adepte du SM, car j'ai aussi d'autres vies. Mais j'ai de l'attirance pour l'ambiguïté, je suis toujours très curieuse de savoir ce que les gens ont dans la tête.

Le Petit carnet perdu, Jeanne de Berg
(Fayard)

Publié dans Chronic'art

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