Notre mère, délivre-nous du mâle

Publié le par Mutagènes


Pour le psychanalyste et essayiste Michel Schneider, la politique démocratique est contaminée par la figure de Big Mother, marâtre bienveillante castrant nos dangereux désirs. Entretien.


Chronic’art : Dans votre essai, La Confusion des sexes, vous dénoncez le « socialisme » dans le domaine sexuel. Qu’entendez-vous par là ? Est-ce que seuls les partis de gauche sont concernés ?
Michel Schneider : Je désigne sous le nom de socialistes tous ceux qui pensent que le lien social est d’abord ou exclusivement l’affaire de l’Etat et non de la société elle-même ; tous ceux qui méconnaissent la séparation fondamentale en démocratie de la vie publique et de la sphère privée. Car s’il y a une spécificité française, ce n’est pas le double mouvement d’indifférence des sexes et au sexe que connaît, comme d’autres, notre société post-moderne, c’est la part que dans notre pays l’Etat a pu prendre à ces évolutions. Mais je m’en prends autant à la droite qu’à la gauche. Les questions sexuelles sont sans doute celles sur lesquelles toutes deux établissent le plus volontiers de consensus, voire d’unanimité. Dans la Loi Sarkozy sur la sécurité intérieure, on trouve à la fois la répression du racolage passif et la prise en compte de l’orientation sexuelle de la victime (l’homosexualité) comme circonstance aggravante du viol ou du meurtre. Dans le projet socialiste : mariage et filiation homosexuels et interdiction générale de la prostitution.

Doit-il y avoir des interdits sexuels ? Et sur quels fondements normatifs ?
Les deux seuls interdits concernant des pratiques sexuelles que sanctionne et doit sanctionner l’Etat concernent le viol et la pédophilie. Fantasmes, actes, types de rapports, avec un ou plusieurs partenaires de l’un ou l’autre sexe : ce qui se passe entre adultes consentants dans la sphère privée ne regarde qu’eux. Le fondement des deux interdits est le consentement (l’enfant est présumé non consentant). Mais on voit se mettre en place un programme répressif du désir masculin rendant passibles de sanctions pénales des comportements qui ne l’étaient pas (harcèlement, recours à la prostitution). On voudrait nous persuader que la violence sexuelle serait la violence ultime et que le sexe opposerait des femmes victimes sans désir et des hommes coupables de désirer.

La pédophilie apparaît aujourd’hui comme un objet de surenchère médiatique et politique dans la dénonciation du « mal » ; ce qui a d’ailleurs eu de fâcheuses traductions judiciaires (Outreau). Comment appréciez-vous ce phénomène ?
On assiste à une assimilation de plus en plus forte de la sexualité à la pédophilie. Les adolescents de plus de 15 ans, quoique majeurs sexuellement, qu’il faudrait protéger contre la pornographie, les femmes dans les procédures de harcèlement, les prostituées, jugées non consentantes, tous sont considérés comme de perpétuels enfants que l’Etat doit protéger de la sexualité. La pénalisation des comportements sexuels pédophiles s’étend et le nombre des délits ou crimes poursuivis et sanctionnés s’accroît. Ils ne concernent plus seulement les actes mais les images pédophiles. En ce domaine, distinguons. La « consommation » de telles images montrant des actes commis sur ou par des enfants contribue à leur production et relève donc indirectement d’actes criminels. En revanche, la mise en examen du responsable du Centre d’art contemporain de Bordeaux pour l'exposition Présumés innocents (2000) relève, elle, de la censure des œuvres d’art et appelle à juger non les actes mais les images et les fantasmes sexuels de leurs auteurs ou des spectateurs. Pourquoi cet effroi devant la pédophilie ? Derrière la protection frénétique de l’enfant comme le dernier objet sexuel illicite, il faudrait apercevoir sa promotion comme seul ou premier objet de désir des adultes, qu’il s’agisse de la promotion de « l’enfant roi » dans l’imaginaire familial et scolaire, de l’affirmation comme nouveau droit de l’homme du «désir d’enfant », ou du désir d’être et de rester enfant de tant d’adultes, tout traits des mentalités qui n’existaient pas autrefois. La publicité en particulier est massivement « infantophile ».


Au cours du XXe siècle, on a souvent pensé la sexualité dans le cadre d’un combat politique plus général. Partagez-vous cette approche politique du sexe ?
Non. Il y a aujourd’hui un double mouvement : sexualiser la question politique en disant que le pouvoir par une femme est nécessairement un pouvoir pour les femmes et que critiquer une femme de pouvoir est critiquer la femme et non le pouvoir tel qu’elle le conçoit. Deuxième mouvement : politiser les questions sexuelles en multipliant les normes répressives ou en promouvant un nouveau modèle. On prône la différence des sexes comme critère là où elle n’a rien à faire (parité, conquête et exercice du pouvoir) et on veut l’effacer là où elle est structurante (sphère privée, famille). Tout cela n’est ni logique ni souhaitable. L’alliance du droit et de la morale me déplaît. On verse très tôt dans le moralisme lorsqu’on impose ses valeurs, c’est-à-dire ses fantasmes à la société. L’expression même de « politique des sexes » revendiquée par la gauche féministe me fait horreur. Orwell a dépeint ce totalitarisme sourd.

La Confusion des sexes, de Michel Schneider
(Flammarion)

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