De la pédophilie à la génophobie

Publié le par Charles Muller

image001js2.jpg« J’inclinerai pour ma part à penser que l’on naît pédophile ». Cette petite phrase de Nicolas Sarkozy, émise dans le cadre d’un dialogue avec le philosophe Michel Onfray, a fait scandale en avril 2007.

 

 

Pour commencer, qu’en est-il sur le fond du propos ?

 

 

La pédophilie compte parmi les plus fréquentes des paraphilies reconnues comme troubles par le manuel psychiatrique de référence DSM IV. C’est un trouble multiforme, de prévalence inconnue : selon les enquêtes récentes en Amérique du Nord, de 10 à 30 % des sujets estiment avoir eu des contacts sexuels non voulus avec un adulte avant leur majorité sexuelle, mais la fréquence des faux souvenirs et l’imprécision sur les « contacts » en question grèvent ce type d’évaluation. La pédophilie caractérisée se définit comme la répétition de fantaisies imaginatives sexuellement excitantes, d’impulsions ou de comportements sexuels impliquant un enfant prépubère. Elle recouvre des comportements assez différents et cela explique en partie la difficulté de son analyse : pratique exclusive ou non-exclusive avec les enfants, préférence ou non pour un sexe (formes homosexuelle, hétérosexuelle ou bisexuelle), âge variable du partenaire recherché (le plus souvent à la limite de la puberté, mais parfois très jeune, moins de 5 ans), diversité des conduites s’il y a passage à l’acte (du simple attouchement à la pénétration).

 

 

On sait très peu de choses aujourd’hui sur la génétique de la pédophilie. Une récente étude dirigée par Fred Berlin et fondée sur des autoquestionnaires a suggéré une base familiale (héréditaire, donc), la pédophilie étant un peu plus fréquente chez les apparentés que les non-apparentés (Fagan 2002). Ce résultat avait déjà été trouvé par une analyse plus ancienne (Gaffney 1984). On a aussi fait l’hypothèse que des gènes impliqués dans le syndrome de la Tourette le sont aussi dans certaines déviances, dont la pédophilie (Comings 1994). Cependant, aucune de ces études n’est statistiquement significative, au regard des critères habituellement requis pour des analyses d’héritabilité (visant à quantifier la part des gènes dans les différences interindividuelles, donc la fameuse « part de l’inné »)

 

 

Plusieurs facteurs liés au développement sont aussi associés à un risque plus élevé de pédophilie, comme par exemple le fait d’avoir connu soi-même des contacts sexuels avec un adulte au cours de son enfance ou d’avoir subi des traumatismes crâniens avant l’adolescence. Du point de vue neuro-anatomique, on a relevé des déficits de matière grise dans plusieurs aires cérébrales (insula, cortex préfrontal et orbitofrontal). Les pédophiles ont en moyenne une intelligence inférieure à la moyenne des autres patients responsables d’agression sexuelle, et souffrent plus souvent que la moyenne aussi de la comorbidité de divers troubles psychiatriques (stress post-traumatique, trouble impulsif et obsessionnel-compulsif, personnalité antisociale). La pédophilie est enfin fréquemment associée à d’autres paraphilies : frotteurisme, exhibitionnisme, voyeurisme. (Pour des synthèses : Fagan 2002, Hall 2007)

 

 

Concernant le caractère inné de la pédophilie, nos connaissances scientifiques actuelles ne permettent donc ni d’infirmer ni de confirmer l’assertion de Nicolas Sarkozy : il existe un simple soupçon d’héritabilité de la pédophilie, non quantifié pour le moment.

 

 

Au-delà de cette analyse, on peut s’interroger sur la virulence des réactions suscitées par le propos de l’homme politique. A gauche comme à droite, on a rapidement brandi le spectre de la « dérive eugéniste ». « Une ligne jaune a été franchie », a jugé le philosophe Bernard-Henri Lévy, porte-parole (traditionnellement) fidèle de l’état d’esprit dominant. La ligne jaune en question est celle de la part des gènes dans nos traits et nos comportements : une proportion non négligeable de notre société et surtout de son intelligentsia continue de refuser l’idée que les gènes conditionnent en partie le destin des individus. Je qualifierai cette position de génophobie, définie comme le refus ou la peur des travaux sur les déterminations biologiques d’Homo sapiens, le gène étant l’icône cristallisant ce rejet. Il est à noter qu’il s’agit en bonne part d’une représentation culturelle (ou idéologique), la génophobie française répond à une génophilie anglo-saxonne tout aussi répandue et très prompte à vulgariser les savoirs en sens contraire, c’est-à-dire en mettant en avant le poids des gènes sur le destin.

 

 

La génophobie s’alimente certainement de spécificités françaises, que je n’analyserai pas en détail ici, comme par exemple des traditions intellectuelles égalitaires le rôle du milieu (pensées républicaine, marxiste, psychanalytique, etc.), une défiance historique à l’égard de la génétique et de la théorie de l’évolution, avec un décalage conséquent (en recherche et en vulgarisation) par rapport aux avancées rapides de ces domaines depuis quelques décennies, une formation littéraire de la plupart des journalistes ou intellectuels ne les prédisposant pas à des jugements informés sur la science.

 

 

La génophobie présente également quelques dimensions plus générales.

 

 

D’abord, on remarquera que Nicolas Sarkozy a émis une opinion personnelle en forme de jugement de fait : savoir si oui ou non la pédophilie est innée. De manière révélatrice, aucun débat n’a concerné ce point : dans les centaines de citations ou d’allusions au propos de l’homme politique, personne ou presque n’a pris le temps d’analyser la validité factuelle du propos, tout le monde ou presque y a été directement de son jugement de valeur (morale ou politique). La littérature scientifique et médicale sur la pédophilie n’est pas si immense, et sa consultation assez aisée. Première dimension de la génophobie : sa difficulté à séparer fait et valeur, à décrire la réalité avant de la commenter, à prévenir la généralisation ou la caricature à forte connotation moralisatrice.

 

 

Si Nicolas Sarkozy avait évoqué la part des gènes dans la taille, la couleur des yeux ou le développement de certains diabètes, il est peu probable que la polémique ait enflé à ce point : tout le monde reconnaît sans difficulté l’existence d’un terrain familial (héréditaire). Dès lors que l’on touche à des traits psychologiques (comme la personnalité ou l’intelligence) et à des comportements, le malaise s’installe. Cela montre par défaut que la distinction corps-esprit reste vivace dans la psychologie populaire (et dans celle de bon nombre d’intellectuels). Que la croissance osseuse soit en partie sous le contrôle des gènes ne choque pas ; que la croissance neuronale le soit aussi dérange. Que le rein, le foie, le cœur ou le poumon soient l’objet d’un terrain génétique prédisposant à des maladies (ou, au contraire, à des résistances à ces maladies) n’a rien d’alarmant ; qu’il en aille de même pour le cerveau devient suspect. Deuxième dimension de la génophobie : un spiritualisme implicite ayant des difficultés à concevoir que le matérialisme ou physicalisme propre à la démarche scientifique s’applique aussi bien à l’esprit et au comportement humains.

 

 

Autre erreur fréquente : la confusion de l’innéité (ou héritabilité) et de la fatalité. Que l’expression d’un trait soit en partie sous le contrôle des gènes ne signifie nullement que le milieu n’influe pas également cette expression, du milieu cellulaire où baigne ce gène jusqu’au milieu de développement de l’individu. La taille ou l’intelligence présentent ainsi une assez forte héritabilité : cela n’empêche pas de gagner dix centimètres ou dix points de QI d’une génération l’autre, parce que les conditions d’expression des gènes ont changé (la nutrition, les maladies infantiles, l’éducation, etc.). De même, quand une maladie génétique se traduit par le défaut de fabrication d’un peptide ou d’une protéine, il suffit parfois de compenser ce défaut par un apport extérieur afin de rétablir le développement normal d’un individu. Le biologique contraint la liberté d’action (comme la réalité physique en général), mais ne l’annule pas. Troisième dimension de la génophobie : une vision dichotomique, naïve et périmée du rapport gène-milieu, nature-culture, inné-acquis.

 

 

La génophobie apparaît finalement comme l’expression particulière d’un préjugé général ayant du mal à mourir, ce que le psychologue évolutionniste Steven Pinker nomme le mythe de la « page blanche » : l’idée fausse que nous naissons libres de toute détermination, les différences entre individus relevant des seules influences extérieures progressivement imprimées dans le corps. Il serait dommage que l’intelligence moderne continue de gâcher une bonne part de son exercice critique en restant entravée dans cette représentation datée de l’homme, totalement déconnectée des progrès des sciences du vivant. A défaut d’être sarkozyste, on peut moins devenir plus spinoziste : « Les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres, et cette opinion consiste en cela seul qu’ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes par où ils sont déterminés » (Spinoza, Ethique II, 35).

 

 

 

Références

 

Comings DE (1994), Role of genetic factors in human sexual behavior based on studies of Tourette syndrome and ADHD probands and their relatives, Am J Med Genet, 15, 54, 227-41.

 

Fagan PJ et al. 2002, Pedophilia, JAMA, 288, 2458-65.

 

Gaffney GR, FS Berlin, Is there hypothalamic-pituitary-gonadal dysfunction in paedophilia? A pilot study, Br J Psychiatry,145, 657-60.

 

Hall RC, RC Hall (2007), A profile of pedophilia: definition, characteristics of offenders, recidivism, treatment outcomes, and forensic issues, Mayo Clin Proc, 82, 457-71.

 

Pinker S, The Blank State. The Modern Denial of Humain Nature, New York, Viking (tr. Fr. Odile Jacob 2005).

 

Sarkozy N, M Onfray (2007), Confidences entre ennemis, Philosophie Magazine, 8, 30-37.

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Astralix 13/03/2011 21:21