Planète Childfree

Publié le par Mutagènes

 

 

Lapin.jpgPour certains, les notions de baby blues, de liste d’attente de crèche, de pension alimentaire ou de descente d’organes post-partum resteront des abstractions. Et pour cause : ils n’auront jamais d’enfant et ils décident de faire de cette non-reproduction choisie leur cheval de bataille. Bienvenue sur la planète des « Childfree by choice ».

 

 

 

Fils de la révolution sexuelle et des mutations familiales, traumatisés par la surpopulation, l’éducation laxiste, la crise du logement, la hausse du coût de la vie ou le sacrifice de leur carrière professionnelle, les childfree revendiquent une stérilité heureuse. La notion classique de « childless » (en manque d’enfant) a ainsi été remplacée par celle de « childfree », où la calamité devient une liberté. Pour la gaudriole, ils arborent des T-shirts « Have sex, not children ». Portent des badges où le slogan « If you can’t feed them, don’t breed them » barre en rouge une silhouette féminine de quelque pays du tiers-monde à la fertilité trop bien connue. Sont friands de formules renversant les stéréotypes, du genre : « Les enfants sont un substitut pathétique de ceux qui ne peuvent pas avoir d’animaux ». Sur les dizaines de forums et de listes de diffusion consultables, nombreux sont les messages qui retracent le parcours du combattant que représentent une vasectomie ou une ligature des trompes, mesures de stérilisation définitive souvent pratiquées par les Childfree, et pour lesquelles de nombreux militent. Alors que nous en sommes encore à revendiquer le droit à l’avortement, les distributeurs de préservatifs et la pilule du lendemain dans les lycées.


Pour être un Childfree, rien de plus facile : il suffit de ne pas avoir d’enfant et d’en être fier. Ensuite, les motivations et les degrés de pédophobie varient. Certains adorent les marmots, du moment qu’ils ne sortent pas de leur utérus ou de leurs testicules. D’autres ressentent à leur contact la même sympathie que pour des animaux de zoo. D’autres encore ne peuvent carrément pas les sentir et entretiennent une haine farouche à leur égard. Pour Jennifer Shawne, l’auteur de Baby Not On Board, A Celebration Of Life Without Kids (Chronicle Books, 2005), le mouvement Childfree est un symptôme sociologique, une réaction contre une vision unilatérale : « Nous vivons dans une société où tout tourne autour des enfants. Mais tout le monde ne les trouve pas aussi intéressants ». Selon les créateurs du site Happily Childfree, le Childfree -type doit combattre la pression reproductrice de sa famille et de ses pairs, et militer quotidiennement pour l’égalité de ses droits avec les « Breeders » - littéralement, les « éleveurs », terme qui désigne toute personne ayant procréé pour les plus extrémistes, ou simplement les géniteurs de « brats » (« sales gosses ») pour les plus modérés.


Au bureau, par exemple : pourquoi devoir tolérer la vue du nouveau-né de son collègue, cotiser pour lui acheter un bavoir, comprendre qu’un autre doit partir plus tôt pour aller chercher sa cadette à l’école ou l’emmener chez le médecin pour la troisième fois du mois, quand votre patron refuse de vous donner une heure de répit pour récupérer d’une cuite ou pour vous permettre de partir plus tôt en week-end ? Debra Mollen, assistante à la chaire de psychologie à l’Université du Texas, a mené en 2004 la première étude quantitative sur les femmes Childfree aux Etats-Unis. Elle confirme ces inégalités dans le monde du travail : « Les femmes enceintes ont de meilleures places de parking, les personnes sans enfants doivent travailler plus que celles qui en ont et qui peuvent profiter de réductions d’impôt. Il y existe de réelles sanctions sociales pour ceux qui choisissent de ne pas se reproduire ». Dans la rue ou dans les supermarchés, les choses ne vont pas mieux : qui s’occupe de faire taire les braillards, de calmer ceux qui vous bousculent et de moucher les morveux ? A la télévision, pourquoi devoir supporter un film défiguré par des pictogrammes ? Les Childfree entendent transcrire dans la loi ces irritations et discriminations dont ils s’estiment victimes. Rendre illégal, par exemple, le changement de couche en public - « non seulement parce que c’est dégoûtant, mais parce que c’est aussi un danger biologique », déclare Jennifer Bermann, d’Happily Childfree. Autoriser la construction de lieux (restaurants, magasins, complexes immobiliers et autres) « sans-enfants » comme il y en a des non-fumeurs. Réserver des zones privatives aux femmes qui allaitent en public. Et bien d’autres revendications. Depuis 1995, le rêve a commencé à devenir réalité en Australie, seconde terre de prédilection du réseau Childfree après l’Amérique du Nord : le premier restaurant interdit aux enfant a ouvert ses portes.


Dans les motivations des Childfree, le spectre de la surpopulation tient une place de choix. L’une des nombreuses branches du réseau est formée par le Mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité (les « Vehements : Voluntary Human Extinction Movement »). Comme leur nom l’indique, ces militants de la stérilité lutte pour le suicide de l’espèce par non-reproduction. « L'extinction progressive de l'espèce humaine par l'abandon volontaire de la reproduction permettrait à la Biosphère de recouvrer une bonne santé. Le manque d'espace vital et les pénuries en ressources naturelles trouveraient leur solution si la population humaine était moins nombreuse et moins dense ». Pour ces sympathiques anarcho-écolo-misanthropes, et pour leur non-fondateur Les U. Knight, le « fascisme reproductif » mène la planète à sa perte. En considérant comme « naturel » l’instinct de reproduction, on confond l’effet secondaire à sa cause primaire : « Notre véritable pulsion c’est le sexe, et non la reproduction, de la même manière que le véritable instinct de l’écureuil, c’est de cacher des noisettes et non pas de planter des arbres ».


Outre-Atlantique, au pays de la sainte Trinité Ronald Mac Donald’s, Mickey Mouse et Halloween Party, les Childfree sont souvent vus comme de mauvais citoyens, de mauvais chrétiens, de mauvais Américains. Quasiment des sociopathes. Ils ont donc du mal à se faire beaucoup d’amis. Ce constat a abouti à la création de NO KIDDING !, un « Club social d’adultes childfree », à Vancouver en 1984 - date qui représente pour beaucoup de membres du réseau le point de départ du mouvement Childfree. « La plupart des membres de NO KIDDING ! ont longuement et difficilement réfléchi au fait d'être parent et beaucoup en ont conclu (pour différentes raisons) que ce n'était pas pour eux. D'autres ne se sont pas encore décidés. Enfin, certains auront des enfants dans le futur, mais ne sont pour le moment pas prêts (même si leurs autres amis sont déjà parents et les pressent de faire de même) et d'autres qui voulaient en avoir n'ont pas pu assouvir leur désir. Ils ont tous rejoints NO KIDDING! pour fréquenter d'autres personnes, pour parler d'autres choses que seulement des enfants, sujet peu passionnant pour celui qui n'en a pas ». Tel est le « manifeste » de cette association dont le site Internet référence les joyeuses activités (pratiquement toutes non-fumeur, nous précise-t-on). Elles rassemblent, trois à huit fois par mois, les membres du groupe en mal d’amis plus que d’enfants : promenades, fêtes du vin et du fromage, ski nautique, visite de galeries d'art, soirées pyjama, observations astronomiques, cinéma, karting, pique-nique, etc. L’adhésion au NO KIDDING !, qui compte aujourd’hui quatre-vingt-douze délégations régionales sur neuf pays, se fait sur un seul critère sélectif : ne pas avoir d’enfant. Si, par malheur, votre conjoint en a eu d’un premier lit et que vous souhaitiez malgré tout le faire profiter des avantages de votre groupe de copains, il devra payer une cotisation majorée d’invité, ne pourra participer aux votes et, en aucun cas, ne pourra emmener son engeance aux réunions et activités. Sous peine d’être stérilisé(e) de force ? Pour Darlene, 46 ans, et membre depuis quatre ans de NO KIDDING, l’entrée dans le groupe a été une révélation : « La première fois que j’ai participé à une réunion NO KIDDING !, c’était extraordinaire, j’étais dans la même pièce que plusieurs femmes qui avaient d’autres sujets de conversation que leurs enfants. Je ne savais pas qu’il existait d’autres personnes comme moi sur Terre. C'était vraiment une expérience incroyable que de rencontrer des femmes dont la vie ne tournait pas autour de celles de leur progéniture ». Pour Diane, 40 ans, la vision de ses contemporains est plus sévère : « Nous vivons dans une société qui a été littéralement lobotomisée par l’idée qu’il n’y a pas mieux pour son épanouissement personnel que de faire un enfant. Mais c’est en réalité une obligation et non plus un choix. Si vous n’avez pas d’enfant, vous êtes au mieux pris en pitié, au pire, on vous regarde comme le diable en personne ». Ce constat commence même à percer chez certains leaders d’opinion, comme George Clooney, acteur qui possède peut-être les gamètes les plus convoités de la planète : « Ne pas avoir d’enfant devrait être considéré comme un choix possible, comme le fait d’en avoir ». Ou encore Oprah Winfrey, carrément pragmatique : « Je n’ai pas de temps pour un enfant ».


Question chiffres, les statistiques attestent de la croissance de la philosophie Childfree. On estime à près de 20 % le nombre de femmes qui, dans le monde occidental, atteignent la ménopause sans s’être reproduites. Selon le sondage de 2002 du Centre de contrôle américain des maladies (Fertility, Family Planning And Reproductive Health Of U.S.), le refus d’enfant devient une option de plus en plus populaire. Sur les 61,6 millions de femmes âgées entre 15 et 44 ans, 6,2 % étaient volontairement sans enfant, contre 4,9 % en 1982. Les femmes sans enfant qui espèrent se reproduire avant leur ménopause étaient 13 % en 2002 contre 25 % en 1995. Au Canada, 37 % des familles sont déjà sans enfant. 7 % des Canadiennes entre 20 et 34, tout niveau d’éducation confondu, déclarent ne jamais vouloir d’enfant. Les chiffres grimpent aux Etats-Unis où, selon le Bureau fédéral de recensement, 42,2 % des femmes sont nullipares. Pour l’American Demographics Magazine, le nombre de couples mariés sans enfant devrait franchir la barre des 50 % d’ici 2010. Des chiffres que l'on retrouve dans la plupart des sociétés occidentales. La non-reprodution de l’espèce humaine est en marche.

 

 

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